Fin de la série

Voici le dernier épisode dans cette mini-séries sur La Orquesta Tipica Fernandez Fierro. Lors des trois épisodes précédents, que vous pouvez encore lire ici, il était question d’abord de la découverte sur disque de l’orchestre de tango La Fernandez Fierro, né en 2001; ensuite, d’un voyage en Italie pour voir cet orchestre de la nouvelle génération sur scène; et enfin, de l’organisation d’un premier concert de cet ensemble étonnant, près de Toulouse, par un collectif travaillant en coproduction. Voici la fin du périple : le concert.

Balance et réglages

Au bout de longs mois d’un projet rêvé, puis repoussé, puis renouvelé, puis réalisé, le concert des 12 musiciens de La Fernandez Fierro du 23 juillet 2005 à l’Espace Culturel François Mitterrand à Labarthe-sur-Lèze près de Toulouse fut un moment fort. A commencer par la balance.

Les musiciens découvrent la salle et la scène. 

En effet, prenant notre inspiration du bateau Playmobil dessiné sur la pochette du troisième CD de l’orchestre, Vivo en Europa, nous avons crée un décor avec le même bateau, fourni par Pascal Azam de notre groupe de coproduction. 

Les musiciens font connaissance avec nos sonorisateurs, Jean-Claude Fois et Didier, son adjoint, puis se mettent à jouer avec appétit. Ils nous surprennent pendant la balance avec la répétition de plusieurs nouveaux titres, jamais entendus. Les bénévoles qui travaillent encore à l’installation de la salle font une pause, se parlent à voix basse, guettant l’échauffement de cet orchestre dont tout le monde parle ici depuis des mois.

Pablo Gignoli, nouveau bandonéoniste dans l’orchestre à l’époque, vit sa première tournée européenne avec La Fernandez Fierro. Il se souvient très bien encore de cet événement : J’étais tout neuf dans l’orchestre. Nous avions tous entre 22 et 33 ans ou quelque chose comme ça. Juventud, Divino Tesoro! Et effectivement je me rappelle qu’il y avait un bateau pirate au milieu de la scène.

Balance et répétition terminées, nous prenons un repas en commun au bistrot du village, avec cet instant délicieux quand nous avons servi du magret de canard aux Argentins carnivores, qui n’en croient ni leurs yeux ni leurs papilles gustatives. Le vin est rouge, tout de même, ce qui rassure tout le monde.

El Ministro en action – Source elesquiu.com

De retour à la salle, le public commence à arriver. Ministro Reggiani, le bandonéoniste aux dreadlocks si emblématique de l’orchestre, se charge avec d’autres d’installer la célèbre bandera rouge et blanc de La Fernandez Fierro devant la scène, ainsi qu’un cordon rouge et blanc récupéré sur un chantier quelque part.

Pablo Jivo me demande s’ils peuvent jouer en un seul set. C’est comme ça qu’ils jouent au CAFF – Club Atlético Fernandez Fierro, le local de l’orchestre à Buenos Aires inauguré le 1er mai 2004, qui existe encore en 2023 – et les musiciens ont besoin de se serrer les coudes ce soir car ils se sont mis la pression.  Un seul set? C’est inhabituel. Tous les orchestres de tango font 2 sets. Mais c’est La Fernandez Fierro, et ils sont différents. Puis, nous avons le duo en première partie. D’accord pour un seul set.

Que dire pour les présenter? Je n’y ai pas du tout pensé. Nous ne sommes pas au CAFF où ils ne se font jamais présentés sur scène. Mais nous avons beaucoup travaillé, tous et toutes, pour réaliser ce concert, donc il faut dire quelque chose. J’en parle avec Pablo. Il ne veut pas de présentation formelle. Il a envie d’une entrée un peu sauvage et me le fait comprendre. J’avoue que c’est la première fois que je me sens aussi impressionné par la performance d’un orchestre de tango, et je suis les désirs des artistes. Je dirai quelques mots pour ouvrir la soirée, c’est tout.

Tout va bien à part ça? Justement, il y a un détail à régler. L’orchestre veut quelques effets de lumière pendant le premier morceau. Je me tourne vers Pascal Azam, mon co-équipier pour le gestion de la soirée. C’est lui qui a installé les lumières de location, très basiques, il faut le dire. Chino Laborde, le chanteur de l’orchestre peut s’en occuper avec Pascal. Bon, on fera de notre mieux. En réalité, Chino et Pascal passeront tout le premier morceau instrumental en coulisses à baisser et monter l’intensité des lumières manuellement, sans vraiment voir ce qui se passe sur scène.

Au moment de quitter Pablo pour le laisser souffler un peu, j’entends les voix qui montent un peu en coulisses. Les musiciens sont volubiles après la détente du repas, et ils ont trouvé les bières au frigo dans les loges. Là, je suis ferme. Ils n’auront pas plus de bières gratuites que celles qui sont dans le frigo. Et pas de bouteilles sur scène, parce que nous sommes des invités dans cette salle municipale. Pablo dit qu’il va transmettre cette information à ses collègues.

Place à la musique

Enfin, nous y sommes. La soirée prend forme doucement avec quelques danseurs de tango qui chauffent la piste grâce à la programmation des DJs Benoît Dalet et Sandrine Navarro. Rapidement, nous décidons de démarrer la musique vivante. Je monte sur scène pour remercier tout le monde et annoncer le déroulement de la soirée au public nombreux. La première partie est assurée par le duo piano-guitare de Daniel Stec et Gonzalo Bongiovanni.  Les musiciens de La Fierro sont intrigués par ce duo qui rend hommage au Duo Salgan-De Lio légendaire, et ils regardent une bonne partie de leur prestation.

Nos DJs proposent une intermède de quelques séries de tangos sur CD, puis on coupe la musique. Il y a un flottement. Pablo rassemble tous ses collègues. Tout le monde a compris. L’ambiance est tellement électrique au moment où La Fernandez Fierro doit jouer qu’il n’est vraiment pas nécessaire de faire de présentation. Place à la musique.

La Fernandez Fierro sur scène

Le concert débute enfin avec les premières notes presque fragiles du tango contemporain A los que se fueron1 dédié aux figures tutélaires d’Astor Piazzolla et Osvaldo Pugliese par le compositeur Daniel Binelli. Dans son travail en répétition avec les jeunes musiciens de la OTFF en 2004, filmé par Nicolas Entel, Binelli parle du passage de fantômes lors des premières mesures, comme un chemin sans retour, une marche funèbre. 2

Musiciens et auditeurs sont aspirés par un élan qui monte progressivement dans lequel, selon Binelli, il ne faut plus hésiter car la mort n’hésite pas, avant l’explosion rythmique qui va donner une pulsation à la Pugliese à l’ensemble. Cette montée progressive en puissance me semble être à l’image de ce projet de faire venir l’orchestre à Toulouse : une force inéluctable qui se met en place.

La configuration nouvelle de La Fernandez Fierro 2.0 est devant nous sur scène. Ce premier thème musical est suivi, sans respiration, par Zita d’Astor Piazzolla. La richesse des textures musicales est renforcée par l’engagement physique qui est la marque de fabrique de l’orchestre, comme vous pouvez le voir grâce aux images du concert captées par Jean-Guilhem Cailton et diffusées pour la première fois avec la publication de cet article. Nos sonorisateurs Jean-Claude Fois et Didier font des merveilles. Centré autour d’une direction musicale venant de Yuri Venturin à la contrebasse, l’orchestre ne crie pas, il frappe.

Zita, OTFF, Labarthe-sur Lèze, 23 juillet 2005 – images Jean-Guilhem Cailton
El Milagro suivi d’un tour de magie, puis Milonguero Viejo, OTFF, Labarthe-sur Lèze, 23 juillet 2005 – images Jean-Guilhem Cailton

Lorsque Chino Laborde arrive pour chanter El Milagro, la justesse de sa voix et ses qualités expressives semblent presque normales, tant l’ensemble fonctionne bien.

Le savoir faire scénique des hommes de La Fernandez Fierro se sent très vite. Ils ont accumulé beaucoup d’expérience en peu d’années, ayant joué non seulement dans de grandes salles de concert ou pour la télévision, mais également dans des bars et dans la rue au marché populaire de la feria de San Telmo le dimanche matin. Ceci leur permet de naviguer entre tension et détente sur scène. Ils savent travailler le public pour créer l’écoute.

Ils ne sont pas pressés par les danseurs qui attendent la suite et prennent leur temps, grâce aux pauses qui viennent ponctuer le programme musical. Par exemple, une séquence improvisée captée sur vidéo montre comment un bouquet de fleurs peut sortir d’un bandonéon, comme par magie. Les fleurs sont lancées dans le public par Chino. Puis l’orchestre reprend le fil et interprète sa version subtilement novateur de Milonguero Viejo de Carlos Di Sarli.

Ce soir-là, l’orchestre joue également les nouveaux titres entendus lors de la balance. A commencer par un arrangement du classique Recuerdo d’Osvaldo Pugliese pour 4 bandonéons et contrebasse. L’entrelacs musical des bandonéons est tellement travaillé que ni l’œil ni l’oreille ne sont capables de dire avec certitude qui joue quoi.

Du tango, nous passons au folklore argentin. Ils avaient joué une chacarera lors du concert de notre voyage à Turin en octobre 2004, et pour les Toulousains ils étrennent un autre rythme du folklore : une zamba intitulée Zamba de la Candelaria, arrangée par le violoniste au T-shirt Ramones, Federico Terranova. La zamba est livrée au public par une section à cordes et piano, et avec une musicalité qui étonne autant par sa mélodie entêtante que par ses qualités de contre-chant.

Zamba de la Candelaria, OTFF, Labarthe-sur Lèze, 23 juillet 2005
– images Jean-Guilhem Cailton
Deux nouveautés : Viento Solo et … 011, OTFF, Labarthe-sur Lèze, 23 juillet 2005
– images Jean-Guilhem Cailton

Et l’orchestre poursuit en sortant de nouveaux tangos qui témoignent de capacités créatrices réelles. Parmi ces nouveautés, 011 du contrebassiste Yuri Venturin, puis son arrangement d’un tango chanté contemporain du compositeur Alfredo Tape Rubin, Viento Solo. La volonté de ces jeunes musiciens qui cherchent à renouveler le répertoire ne fait aucun doute.

Et au sujet du répertoire, je pense aujourd’hui à quelques observations faites par le grand et regretté bandonéoniste, Alfredo Marcucci, avec qui nous avons parlé de La Fernandez Fierro quelques mois plus tard, chez lui à Attenhoven en Belgique. Alfredo râlait souvent contre le fait d’entendre les orchestres de tango jouer toujours le même répertoire mais, à l’écoute des disques de La Fierro que nous lui avons apportés, il a apprécié les nouveaux arrangements et les nouvelles compositions de ces jeunes, comme il disait.

C’est toujours intéressant de découvrir le son d’un orchestre et le répertoire qu’ils choisissent. Il est fréquent de rencontrer des musiciens qu’on ne connait pas, mais très rare de rencontrer quelqu’un qui ne joue pas le même répertoire et souvent de la même manière. Tout le monde a puisé dans les mêmes sources : les plus grands succès du tango – les tubes – pour n’interpréter que ces morceaux-là. Ce n’est qu’une petite partie des morceaux qui existent. Dans les années 40 et 50 on renouvelait constamment les morceaux. De vraies compositions avec de vrais textes sortaient en permanence et les orchestres devaient s’adapter. Il fallait être capable d’apprendre, d’assimiler de nouveaux morceaux. C’était important pour l’orchestre de renouveler son répertoire. Maintenant, ce n’est plus le cas. Le répertoire d’un orchestre bouge très peu. Et puis tout le monde joue les mêmes morceaux. Où sont les nouvelles compositions? C’est Piazzolla qui a tout écrasé?

ALFREDO MARCUCCI, Conversation du 20 Février 2006

Sortie de scène et retour à la réalité

Un T-Shirt Fierro Collector Face B

La vie nous livre des moments de bonheur avec parcimonie pour mieux nous aider à faire face à l’ordinaire de notre quotidien. A la sortie de l’orchestre, malgré le retour à la réalité, nous sommes tous heureux de ce que nous venons de vivre. Les musiciens vendent T-shirts et CDs aux fans. Comme dit Pablo Gignoli avec nostalgie: On vendait des CDs à l’époque… 

La Orquesta Tipica Fernandez Fierro a tenu toutes ses promesses.

Dans l’organisation du concert nous nous sommes inspirés de la structure coopérative de l’orchestre, mettant toutes nos énergies ensemble au service de l’événement. La mise en place de la coproduction est expliqué dans l’Épisode 3. Le bénévolat a joué pleinement son rôle, tout comme la mise en commun de compétences et la concertation autour d’initiatives. Dès qu’il y avait un problème, quelqu’un trouvait une solution. Nous avons fabriqué notre chance et, avec ce concert, beaucoup de moments de bonheur.

Un T-Shirt Fierro Collector Face A

Nous avons échangé nos T-shirts avec Pablo Jivo à la fin, comme les footballeurs.

N’hésitez pas à partager vos souvenirs de ce concert dans les commentaires.

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