Est-ce le printemps ou l’automne?

Attention! Changement de saison! Si vous êtes au nord, c’est le printemps qui pointe le bout de son nez. Au sud, c’est l’automne qui s’installe. Profitons de ce moment stratégique pour explorer Cuatro Estaciones Porteñas (Les 4 Saisons de Buenos Aires), la suite de tangos composés par le bandonéoniste argentin, Astor Piazzolla. Ceci pour trois raisons.

D’abord, parce qu’il s’agit d’une suite de plus en plus jouée, surtout depuis 1999 et l’adaptation Les Huit Saisons qui réunit les Saisons de Vivaldi et de Piazzolla dans l’arrangement de Leonid Desyatnikov. L’attrait permanent de l’invention inoxydable des Saisons du génie vénitien a largement servi à la diffusion des Saisons du virtuose portègne. Je propose de sortir Piazzolla de l’ombre de Vivaldi pour regarder ses Cuatro Estaciones Porteñas de plus près.

Ensuite, parce que cette œuvre nous rappelle l’inversion des saisons entre le nord et le sud. En raison de l’inclinaison de la Terre dans son passage autour du soleil, les saisons n’arrivent pas en même temps au nord et au sud. Si le mois de mars annonce le printemps en hémisphère nord, c’est l’automne en hémisphère sud. L’été au nord vient en même temps que l’hiver au sud, et l’automne boréal en même temps que le printemps austral. Et lorsque Venise se couvre pour l’hiver, l’été fait transpirer Buenos Aires.

Enfin, qui dit saison dit climat. L’inversion des saisons entre les hémisphères peut nous faire penser que le climat est meilleur parfois là où nous sommes, ou parfois ailleurs où nous rêvons d’être. Et le climat n’est pas toujours le temps qu’il fait selon la saison, mais également les temps que traversent notre société lorsqu’une atmosphère morale ou sociale semble s’installer. Est-ce un climat de crise ou de méfiance? Un climat d’hostilité et de révolte? Peut-on espérer voir revenir un jour un climat de confiance et de sérénité? On parle aussi de changement climatique qui serait permanent. Mais les saisons tournent. Ce qui arrive à d’autres peut nous arriver aussi.

Compter les saisons et compter sur elles

Parfois, les saisons passent trop vite à notre goût, parfois pas assez. Si pour vous il y a 4 saisons, c’est que vous n’habitez ni aux tropiques où il y a 2 saisons, ni en Inde où il y en a 6, ni au Vietnam, au Japon, en Chine ou en Indonésie où l’année se partage en 24 périodes de 15 jours.

On peut compter sur les saisons comme sur une suite musicale mais chaque année, à chaque performance, chaque saison prend une forme particulière, familière mais inattendue, selon une sorte logique propre qui échappe à notre contrôle. Comme dans le cas d’Astor Piazzolla qui, lorsqu’il compose la suite qui deviendra Les 4 Saisons de Buenos Aires entre 1965 et 1969, commence par l’été, passe à l’automne et l’hiver, et termine par le printemps!

Cet ordre – ou désordre ? – nous interroge. Pourquoi ne pas avoir pris le printemps comme la première saison de la suite, comme Vivaldi ? Est-ce que Piazzolla chercherait à nous contrarier ? C’est vrai que, comme nous l’explique Jean-Luc Thomas, le compositeur argentin est précédé par la réputation d’une certaine obstination à vouloir tout faire à sa manière. En réalité, comme souvent chez Piazzolla, ce n’est pas le fruit du hasard.

Verano Porteño – L’Été à Buenos Aires

À Buenos Aires, l’été va de décembre à mars. Ce qui veut dire que Noël est la fin de l’année civile et de l’année scolaire, et fin décembre marque le début des grandes vacances. Selon le site du Guide du Routard : En janvier les températures peuvent atteindre 40 °C et le taux d’humidité est élevé.

Mélissa Kenny et Vanina Steiner sont deux habitantes de Buenos Aires qui confirment sa chaleur estivale. Vanina parle de l’éclat des couleurs avec des foires d’artisanat sur la Plaza Francia et dans le quartier de Recoleta. Et Mélissa affirme qu’il faut parfois tout simplement fuir le soleil de janvier. Toutes les deux observent le calme qui descend sur la ville en été – un calme perturbé régulièrement par d’impressionnantes tormentas eléctricas. D’où certainement l’intranquillité qu’on retrouve à l’écoute de Verano Porteño, car l’été avec sa chaleur humide et ses orages peut être difficile à supporter pour ceux qui ne peuvent jamais quitter la ville. Transpiration ou sieste ? A vous de choisir.

A l’origine, Verano Porteño fait partie d’une commande de musique pour la pièce de théâtre, Melenita De Oro d’Alberto Rodriguez Muñoz. Selon l’anecdote rapporté par le guitariste Oscar Lopez Ruiz qui a longtemps accompagné Piazzolla, la musique pour cette pièce fut composée dans l’urgence à la veille de la séance d’enregistrement au retour d’engagements au Brésil du Quinteto Nuevo Tango en 1965. Si le résultat sort sous forme d’un EP de 4 titres du Quinteto Nuevo Tango, ce n’est pas la version enregistrée qui sert lors des représentations de la pièce sur scène, mais bien la performance en vivo par Piazzolla et ses musiciens.

Verano Porteño est rapidement reconnu pour ses qualités musicales, et trouve sa place au répertoire de concert chez Piazzolla. Nous savons que la première performance de Verano Porteño en dehors de la pièce de théâtre a lieu le 26 juillet 1965, devant une salle comble à la Biblioteca Sarmiento de Tres Arroyos, Province de Buenos Aires car le journaliste et photographe Carlos Carrizo qui était présent.1

D’autres musiciens s’emparent de Verano Porteño qui reste, jusqu’à aujourd’hui, la saison la plus jouée des quatre. En voici trois exemples : la version très sensible à la guitare par Agustin Luna; le beau travail collectif lors du COVID par un ensemble de trombones et de tubas de la Orquesta Estable du Teatro Colon de Buenos Aires; et pour finir, une version en électro-tango, un sous genre de tango qui a vu le jour au début des années 2000 où ce thème est omniprésent.

Otonõ Porteño – L’Automne à Buenos Aires

L’automne à Buenos Aires se déroule de mars à juin. Cette saison est réputée pour ses couleurs et ses températures agréables. Mélissa note le spectacle des arbres – qui s’imposent comme de vrais habitants de la ville – qui changent de couleurs pour la plus grande joie des photographes, même si pour la musicienne l’automne marque la reprise de l’activité de l’orchestre après la trêve estivale. Vanina parle d’une luminosité différente qui arrive avec l’automne à Buenos Aires qui permet l’ouverture de l’horizon du Rio de La Plata les jours de vent.

Piazzolla compose Otoño Porteño en 1968 et l’enregistre sur le disque Adios Nonino du Quinteto Nuevo Tango qui sort l’année suivante. Cette évocation de l’automne est caractérisée par un certain calme par rapport à celle de l’été. Avec Otoño Porteño, on remarque que le thème est largement porté par le bandonéon de Piazzolla, sans les heurs rythmiques parfois inquiétants de Verano. Le final annonce l’hiver avec une sorte de fatigue ou d’endormissement progressif, et peut-être une certaine nostalgie.

Voici deux interprétations contrastées de l’Automne de Buenos Aires. D’abord une version pour orchestre à cordes : le Royal Concertgebouw Orchestra d’Amsterdam dirigé par le violoniste Liviu Prunaru. Puis, une version toute récente pour un trio de piano, violon et violoncelle – une configuration souvent choisie pour jouer les Saisons de Buenos Aires en musique de chambre – dirigé par Pablo Estigarribia, pianiste argentin majeur de notre époque.

Invierno Porteño – L’Hiver à Buenos Aires

L’hiver argentin va de juin à septembre. On peut oublier les images de l’hiver en flocons de neige de l’hémisphère nord. Il ne neige jamais à Buenos Aires. Enfin, si. La dernière fois était en juillet 2007 pour la fête nationale. On en parle encore ! Il y a même une page Wikipédia dédiée à l’événement – une page qui n’existe qu’en espagnol.

Habituellement, la température moyenne d’hiver se situe à 16°C, avec toutefois une fraîcheur matinale. Du haut du sixième étage de son appartement, Vanina dit profiter pleinement des couleurs des levers de soleil en hiver.

Cette fraîcheur en début de journée explique peut-être l’étirement musical du début d’Invierno Porteño. Ce premier mouvement qui ne sait pas s’il veut avancer ou faire du sur place. Mais en hiver, à Buenos Aires, l’humidité du Rio de la Plata et les vents du sud polaire rendent le mouvement et la musique indispensables. Il faut se couvrir contre l’humidité et bouger, que l’on soit danseur du tango ou, comme Mélissa, musicienne d’orchestre, pour qui c’est la pleine saison des spectacles.

Chez Piazzolla, après l’étirement musical, c’est finalement le piano qui prend les affaires en main pour faire bouger l’ensemble avec lui. Le retour dans la dernière partie de la voix du bandonéon, restée discrète dans le mouvement central, nous guide vers une résolution qui rappelle le célèbre Canon de Johan Pachelbel. Soit la journée s’est trouvée plutôt douce, soit le printemps n’est pas loin.

Qu’en est-il des versions alternatives? Pour savourer les couleurs trouvées dans l’Hiver de Buenos Aires par d’autres musiciens, on peut commencer par le dialogue entre piano et violoncelle du Duo Valera. Ensuite, il suffit de passer aux 11 saxophones du Eastman Saxophone Project pour sentir la délicatesse des changements de tons grâce aux solos des différents timbres. Pour terminer, on peut se tourner vers les cinq musiciens du jeune Astor Quintet qui reprennent l’ensemble des instruments pour lequel Piazzolla a crée cette œuvre au départ.

Il est important de souligner qu’Invierno Porteño est enregistré en 1970 pour le disque Concierto par Quinteto en même temps que la quatrième et dernière saison, le printemps, avec Primavera Porteña . L’arrivée des deux saisons en même temps de création confirme l’intention de Piazzolla de clore le cycle des 4 saisons.

Primavera Porteña – Le Printemps à Buenos Aires

Compte tenu de la douceur hivernale à Buenos Aires, le printemps peut s’installer vite en septembre pour pousser jusqu’en décembre, avec les nombreux parcs en fleurs, tout comme les rues, tellement la ville conserve son besoin du végétal malgré l’étendue du minéral. Cette animation faite de couleurs et de parfums se retrouve naturellement chez les fleuristes selon Vanina. Et c’est cette ambiance que semble vouloir créer Piazzolla avec le dernier thème de sa suite des Saisons.

En effet, les choses changent de ton avec Primavera Porteña, dont la fugue en ouverture annonce le réveil général de tous les instruments sortis de l’hibernation. Rempli d’effets percussifs et de coups d’archets tirés du tango traditionnel, Primavera Porteña ne lâche pas son énergie du début à la fin. Cette énergie retrouvée qui termine la suite des Saisons donne envie de commencer la nouvelle année, et le cycle continue.

Des versions du Printemps de Buenos Aires ne manquent pas! Pour commencer loin des salles prestigieuses, partons de l’essentiel avec le duo piano bandonéon mené en jeans et sweat par Damian Torres, grand bandonéoniste de Córdoba, Argentine, et élève du légendaire Domingo Federico. Passons ensuite à l’intensité classique du Trio Musica Para El Mundo constitué du triangle piano-violon-violoncelle. Enfin, pour boucler la boucle, prenons Gidon Kremer & Kremerata Baltica qui livrent l’arrangement par Leonid Desyatnikov évoqué en début d’article. Parsemée de citations des Saisons de Vivaldi, cette version jouit d’une fin surprenante.

Les Saisons de Buenos Aires jouées par Piazzolla

Au moment de commencer le cycle qui deviendra Cuatro Estaciones Porteñas, Piazzolla à 44 ans, et 49 ans lorsqu’il le termine. C’est une période extrêmement productive pour lui, notamment dans son travail en quintette pour lequel il compose, arrange et enregistre, tout en continuant de jouer en concert. Une lecture cursive de sa discographie complète confirme l’intensité de son activité tout au long de sa vie..

Si ses Saisons de Buenos Aires sont de plus en plus jouées par des formations classiques, il n’y a qu’un enregistrement de cette suite jouée par Piazzolla lui-même : en introduction de son concert au Teatro Regina à Buenos Aires en 1970.

En plus de l’interprétation remarquable, nous remarquerons l’ordre des saisons de cette performance : Invierno, Verano, Otoño, et Primavera. Ni l’ordre de Vivaldi, ni l’ordre de la composition par Piazzolla que nous suivons depuis le début!

Que dire? Qu’il n’y a de toute évidence pas d’ordre prescrit par Piazzolla lui-même. Pour ma part, j’ai une préférence pour l’ordre historique de composition, parce que les mouvements se suivent de manière harmonieuse. Si vous voulez tester l’ordre habituel des saisons, en commençant par le printemps pour finir par l’hiver, sur YouTube vous trouverez cette compilation réalisée par un internaute. J’aime mieux garder l’énergie de Primavera Porteño pour la fin, mais chacun son avis.

L’inversion des saisons

En conclusion, on peut dire qu’il faut toujours observer un désordre apparent de près. Pour reprendre l’observation du début, l’inversion des saisons entre les hémisphères peut nous faire penser que le climat est meilleur parfois là où nous sommes, ou parfois ailleurs où nous rêvons d’être. Mais les saisons tournent. Souvenons nous d’un principe simple : ce qui arrive à d’autres peut nous arriver aussi.

Parce que l’Argentine d’aujourd’hui vit un moment difficile qui n’efface pas sa force culturelle, dont Piazzolla, comme tous les artistes issus du Tango Argentin dans toutes ses articulations, sont autant de voix essentielles. Depuis le début des années 2000 et la renaissance du tango à la suite de la crise économique en Argentine de 2001, il y a une nouvelle vision du tango qui se construit pas à pas par une nouvelle génération. Mais depuis le 10 décembre 2023, quelque chose d’autre est venu faire de l’ombre au tango dans son pays d’origine : une année se termine et un mandat présidentiel commence.

Désormais, on s’interroge partout dans le monde au sujet de l’Argentine. Combien de temps durera le nouveau président? Est-il le début ou la fin de quelque chose? Le début d’une année, avec son cycle de saisons, ou la fin? Ou est-ce que ce nouveau président n’est, lui-même, qu’une saison dans un cycle plus long? Et quelle saison?

Le génie et le désordre des Saisons de Piazzolla nous rappelle qu’un cycle peut s’écrire sans projet précis au départ, pour finir par être joué partout dans des styles tout à fait différents, et même entrer dans le cercle des grandes salles de concert du monde. L’acceptation des Cuatro Estaciones Porteñas dans la cour des grands nous réjouit. Il nous rappelle que la première saison d’un cycle peut être l’été, ce qui semble être une idée révolutionnaire. Mais soyons vigilants à propos des changements de société comme ceux que vivent les Argentins, des changements qui mettent en question la notion même de la société. Mesurons bien la portée possible de ce qui se passe autour de nous, car l’été des uns est toujours l’hiver des autres.

Remerciements

Merci à nos deux habitantes de Buenos Aires d’avoir si généreusement partager leurs perceptions des saisons de Buenos Aires de nos jours. Vanina Steiner est responsable de la maison d’édition Contemporánea Ediciones, et anime la revue de tango Tinta Roja. Mélissa Kenny occupe le poste de harpe solo de la Orquesta Estable au Teatro Colón. Merci également à Solange Bazély du site culture-tango.com pour le témoignage de Carlos Carrizo qui a bien enrichi ce récit.

Pour aller plus loin

Deux playlists dédiées aux musiques citées dans ce texte sont disponibles sur la chaine YouTube de Radio Tangopostale : une première liste reprend les interprétations des Saisons par Piazzolla lui-même; une deuxième liste reprend les interprétations des Saisons jouées par d’autres musiciens. Ainsi, vous pouvez réaliser une écoute autonome des œuvres citées ici en dehors de l’article.





  1. Je remercie Solange Bazély pour cette information. ↩︎

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