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Soyez les bienvenu.e.s dans Récits d’apprentissage.

Les articles publiés ici font partie d’un projet qui consiste à donner de la visibilité aux chemins d’apprentissage inhabituels empruntés par des individus qui passent en dehors des parcours classiques. J’ai l’intention d’explorer certaines expériences personnelles et, lorsque l’occasion se présente, d’aller à la rencontre de témoins qui acceptent de partager leurs récits d’apprentissage avant que ces récits ne disparaissent.

Je me suis engagé à publier tous les posts dans Récits d’apprentissage en anglais et en français. Voici enfin la version française de la toute première publication sur cette thématique sortie en anglais en octobre 2023 sous le titre Tackle and scrum – learning to play rugby où je partage deux textes qui évoque mon initiation au rugby. Pour une raison inconnue, j’avais oublié d’en faire la traduction. Bon match.

Plaquages et carambolages

Je ne sais pas comment c’est pour vous, mais j’ai toujours eu tendance à garder certaines cartes postales ou d’anniversaire bien après leur réception. Il s’agit la plupart du temps d’envois de l’étranger de la part de ma famille ou de mes amis. Chaque carte porte une image et quelques mots par écrit. L’idée du courrier qui voyage plaît à mon imaginaire.

Parfois, je trie ces cartes. Je jette certaines, mais d’autres restent. Parmi ces dernières se trouve une carte d’anniversaire envoyée par mes parents il y a longtemps décorée d’une photo de jeunes joueurs de rugby à l’œuvre. A l’intérieur, à côté d’un Happy Birthday traditionnel, ma mère me posait une question : Est-ce que la photo sur la couverture de cette carte t’évoque quelques souvenirs?

La question initiale par la main de ma mère,
Sheila Kenny née McCarthy

Ce weekend de repos des meilleures équipes européennes en plein milieu du Tournoi des 6 Nations 2026 me semble être le bon moment pour partager deux textes qui replongent dans mon initiation à ce qu’on appelle souvent un sport de voyous pratiqué par des gentlemen. En effet, L’art de faire tomber et Carambolages répondent à la question posée par ma mère.

L’art de faire tomber

Mr Davies nous montrait le principe de base

Du plaquage en rugby, un jour, avec emphase,

Devant nos yeux incrédules, et sans un bruit,

En faisant tomber le plus grand de mes amis.

Peu importe votre taille, disait-il, gardez la maitrise.

Dites-vous le Goliath de chez l’adversaire vise

Notre ligne d’essai, traversée ballon en main.

Le plaquage réduit l’affamé en mort de faim.

Est-ce que vous avez des questions ? Mais qui

Aurait oser même y songer ? Chacun savait, oui,

Que celui qui se creusait pour faire l’intéressé

Serait le plaqueur suivant à devoir ou à être terrassé.

Carambolage

Respirer est un luxe,

Un souvenir flou et lointain

Du moment où nos corps étaient en appui.

Mais voilà, tout un monde s’est effondré

En deux tas de noms, tout droit tombés

Depuis la feuille de match.

Ma tête et celle de l’autre talonneur

Se tournent vers les piliers qui écrasent notre bonheur.

Nous sommes tous pris et broyés dans ce carambolage de mêlée.

Les dents grincent, les côtes grognent, et l’œil décline

Sous les encombrants de la deuxième ligne

Qui tardent à repartir nous libérant enfin.

De ma place au premier rang, je ne vois rien,

Mais je me dis que je suis au pire, qu’il faut tenir,

Que forcément le meilleur reste à venir.

Quelques éclairages sur les textes

L’art de faire tomber se situe en 1968. J’avais 11 ans à l’automne du premier trimestre de mon entrée dans les études secondaires à Harlow, dans le sud-est de l’Angleterre. Ce jour-là, Mr Davies, notre professeur de sport gallois qui jouait également comme demi de mêlée pour l’équipe très redoutée de London Welsh, nous montrait le principe du plaquage.

Sa démonstration consistait à demander à notre camarade Tomás Brown, déjà une vraie force de la nature à 11 ans, de foncer vers sur lui à toute vitesse et sans se retenir. Tom a affiché un grand sourire, parce qu’il avait enfin la permission de se lâcher sans craindre de faire mal à l’autre, et il s’est lancé. Malgré la grande différence de taille entre eux, le plaquage de John Davies l’a arrêté net.

Cette leçon dans l’art de faire tomber un adversaire bien plus grand que soi par un simple plaquage nous a ouverts un nouveau monde – et un grand chantier de travail. Très sobre devant l’exploit de son plaquage, Mr Davies nous a dits de ne pas nous laisser impressionnés par ce que nous venions de voir. Tom était probablement plus fort que lui, il nous confiait, mais le plaquage avait effacé cette différence. Et pour arrêter des adversaires de toutes les tailles en rugby, il fallait apprendre à plaquer. Ce fut un travail long, avec pas mal d’impacts et d’hématomes crochus, mais également une grande source de satisfaction collective car, quand un joueur plaquait bien, c’était toute l’équipe qui faisait tomber l’adversaire.

Apprendre à plaquer voulait dire apprendre à dompter notre peur. Face à un adversaire plus grand que nous – et chaque équipe avait au moins un joueur que personne n’osait plaquer – Mr Davies nous disait qu’il suffisait de se dire qu’on allait le faire tomber. La peur existerait toujours mais elle allait être contenue par notre anticipation et notre exécution d’un ensemble de gestes techniques : l’enlacement des bras au niveau des jambes de l’adversaire, notre épaule à l’appui contre lui et notre tête écartée pour créer le déséquilibre qui allait faire tomber n’importe qui.

Ce professeur, à la fois taiseux et éloquent, allait malheureusement quitter notre école l’année suivante pour un poste à la Campion School à Hornchurch où il allait transformer la vision du rugby scolaire des élèves, les amenant à un niveau d’excellence qui permettait même de partir en tournée à l’étranger.1

D’autres enseignants allaient prendre sa suite, chacun apportant sa touche personnelle à notre apprentissage, mais je n’ai jamais oublié cette initiation à l’art du plaquage. Et je dois reconnaitre que cette vision d’un art quasi-martial m’a souvent été utile lorsque je me suis trouvé face à certains individus peu commodes qui se précipitaient vers moi ou mes proches dans des contextes très éloignés d’un terrain de rugby – des dominants, des obstinés, des prétentieux, des méprisants. J’ai appris à les affronter et à les plaquer à ma façon, mais je sais que tout a commencé grâce à John Davies.

Carambolage se situe quelques années plus tard. Il tente de décrire le ressenti d’un talonneur lorsque la mêlée s’effondre. Le talonneur porte le numéro 2 en rugby et se trouve en première ligne au milieu lors des mêlées. Il faut être premier en position pour l’assemblage du pack qui se prépare à pousser à chaque mêlée, parce les piliers doivent se lier au talonneur pour permettre aux joueurs de deuxième et troisième ligne de se placer. J’ai joué pilier pendant un temps, mais j’ai préféré talonneur. C’est un poste polyvalent. Un talonneur doit rester en rythme pour être efficace lors des mêlées, puis pour viser juste en lançant le ballon pour les remises en touche. J’ai joué cette position à partir de l’age de 14 ans. J’ai adoré le jeu des codes pour les remises en touche, mais j’ai surtout aimé le moment de l’impact quand les deux premières lignes se rencontraient, tête contre tête, en mêlée, avant de donner le signe discret de la main à notre demi de mêlée lors de nos introductions du ballon qui me permettait de talonner avant le talonneur adverse.

Dans une mêlée les deux packs poussent l’un contre l’autre en même temps. Je me souviens encore de la sensation de la pression subie par devant et par derrière en attendant de voir qui allait craquer en premier. Quand le ballon était talonné, puis sorti pour les arrières, les avants étaient encore liés et parfois, dans le relâchement, les deux packs s’effondraient l’un sur l’autre. A ce moment-là, nous étions tous coincés, et il était impossible pour les premières lignes de se relever avant les poids lourds des deuxième et troisième lignes. Le temps passait au ralenti. On avait l’impression d’être sous le débris suite à un petit tremblement de terre. Pendant quelques secondes il était difficile de respirer mais, même coincé en dessous du tas des corps, je me disais toujours que j’allais m’en sortir, surtout si notre équipe avait réussi à tenir le ballon qui était déjà en mouvement sur le terrain.

Il était possible d’éviter l’effondrement systématique, bien sûr, mais c’était une tactique employée par certaines équipes pour ralentir l’adversaire dans certaines positions près de la ligne d’essai, donc une difficulté fréquente. Néanmoins, quand tout s’effondrait, il n’y avait pas grand chose à faire. Je me disais : OK, t’es talonneur, c’est un match de rugby, tout est normal, ça va se libérer. C’est une posture mentale que j’adopte encore face à l’adversité dans des situations où il faut résister : j’essaie de comprendre ce qui s’est passé, de visualiser la sortie, puis de l’emprunter ou de m’en approcher. Et je crois bien que j’ai développé cette capacité grâce aux nombreuses occasions où je me suis trouvé sous un tas de corps d’adolescents, en plein match de rugby, le nez enfoncé dans la boue d’Angleterre.

  1. Un portrait affectueux en anglais de John Davies par Jim Carroll, élève à la Campion School dans les années 1970, raconte le caractère et le charisme si particuliers de ce professeur de sport pas comme les autres. ↩︎

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