Leçons d’un concert à danser
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Avec son caractère imprévisible, le tango est capable de faire jaillir des questions inattendues dans les situations aux apparences normales de façon à nous interroger sur notre façon d’être au monde. Dernièrement, le tango m’a interrogé de nouveau.

Affiche 2026
Cela s’est passé au Roulotte Tango Festival 2026, un événement qui a la particularité d’être entièrement animé par de la musique vivante avec aucune diffusion d’une musique enregistrée durant les 3 jours, ce qui est exceptionnel dans le monde du tango où les DJs sont habituellement omniprésents.
J’avais anticipé un festival de tango fait pour les musiciens et les fans de musique. Il est vrai que, avec plus de 50 intervenants et 6 concerts par jour, il s’en est passé des choses côté musique. Mais c’était aussi un festival où la danse avait toute sa place, avec un lieu principal sous chapiteau qui abritait deux scènes et une grand piste de danse qui ne s’est jamais désemplie, quel que soit le style des orchestres successifs. La danse s’est imposée comme un élément essentiel de la fête au sens populaire – c’est à dire avec un public intergénérationnel de couples qui se font et se défont au fil des invitations spontanées dans un enthousiasme généré par l’écoute ouverte de propositions musicales nouvelles et finalement irrésistibles.
Mais ici je vais vous parler de ce qui s’est passé dans un autre lieu du festival. Voici quelques impressions de la rencontre entre musique et danse lors du concert donné le jeudi 14 mai par le duo de SEbastián Espósito & DAniel Godfrid, dit SEDA, à l’auditorium de la Maison de la Culture de Firminy Vert imaginée par l’architecte Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier.
Un duo remarquable

Source – Roulotte Tango Festival
Avec un mercure à 4°C, étonnamment bas pour un mois de mai ce soir-là sur un site de Firminy Vert balayé par un vent glacé, le froid avait de quoi nous faire grelotter au pied de la rampe qui montait vers l’entrée de la Maison de la Culture. Heureusement, une fois serrés dans l’espace d’accueil à l’intérieur en attendant l’ouverture de la salle, la chaleur humaine a fait son œuvre et nos corps se sont rapidement mis à une température plus convenable.
Le festival avait déjà démarré depuis quelques heures sous le chapiteau à proximité, mais c’était le premier du cycle de trois concerts à l’auditorium.1 J’avais déjà vu le pianiste Daniel Godfrid accompagner l’harmoniciste Franco Luciani sur scène il y a 20 ans, et j’avais hâte de le redécouvrir aux côtés du guitariste Sebastián Espósito.
Pour atteindre nos places sur les gradins, il nous a fallu traverser le grand espace de la scène ouverte inspiré des théâtres à l’antique.2 Les instruments étaient déjà installés devant le rideau de scène noir, mais ce n’était qu’une fois assis dans les sièges plus corbuséens3 que confortables, que nous avons pu mesurer l’étendu de l’espace vide qui nous séparait de l’emplacement des artistes. Certains spectateurs avaient même choisi de s’installer au sol devant les gradins ou contre le mur de droite pour être plus près.
Suite à une présentation chaleureuse des musiciens par Julien Blondel, lui-même pianiste du collectif Roulotte Tango et l’un des organisateurs du festival, le concert a commencé par un tango classique de 1942, Los Mareados de Juan Carlos Cobián, dans une interprétation qui frôlait le jazz sans perdre le tango. SEDA était tout se suite en place, exigeant toute notre attention avec une musique à la fois riche et subtile. L’arrangement de Los Mareados est également disponible sur le disque SEDA En Vivo de 2022 et en écoute sur YouTube.
A la fin de ce premier titre, Sebastián Espósito a pris la parole pour nous rappeler que leur musique était aussi faite pour la danse. Comme j’ai pu le lire dans le programme le lendemain, l’événement était annoncé comme un concert à danser – mais je n’avais pas encore compris ce détail.
En effet, dès le début du deuxième morceau, les danseurs se sont progressivement levés de leurs places au sol devant les gradins et contre le mur de droite – finalement tout s’explique. Et ils ont dansé. Jusqu’au bout du concert.
Voir les musiciens ou regarder les danseurs?
La musique montait doucement mais sûrement en puissance et, incapables de résister à l’appel de la piste, le nombre de danseurs n’a cessé de croitre. Avec la petite foule qui se constituait devant nos yeux, il devenait difficile non seulement de regarder, mais aussi de voir les musiciens qui disparaissent constamment derrière les couples en mouvement. Quant au danseurs, s’il était facile de les voir, il était impossible de ne pas les regarder. Et même si je fermais les yeux, pour ne plus les voir et pour mieux me concentrer sur la musique, ils continuaient à défiler sur l’écran de mon esprit.
En général, j’aime regarder danser le tango en bal. J’ai l’impression de voir passer la société dans les différents couples, chacun avec son style et son interprétation. Mais, en situation de concert à Firminy ce soir-là, le fait d’être distrait par la danse a fini par perturber mon écoute de la musique. Et j’ai basculé dans un film court-métrage en trois tableaux, aussi réels qu’imprévus.
Premier tableau : j’étais content de voir les gens enfin danser sur une musique originale qui me plaisait bien plus que les vieux tangos remastérisés souvent proposés par les DJs en bal. Mais j’étais tout aussi perturbé par la présence de ces envahisseurs en plein milieu de … mon concert.
Deuxième tableau : les yeux fermés, dans une rage intérieure, je me suis dit que je n’étais pas venu au concert seulement pour entendre les musiciens, mais également pour les voir – leurs gestes, les expressions sur leurs visages, les mouvements de leurs corps et l’agilité de leurs mains – et pour faire de mon mieux pour pénétrer ce moment de création. J’ai ouvert les yeux.
Troisième tableau : à la fin – même si je constatais avec consternation que le fait que chaque couple dansait son idée de la musique m’empêchait d’en faire la mienne – j’applaudissais comme tout le monde.
Il est difficile d’exprimer ou même d’avouer de tels sentiments. Après tout, danse et musique sont faites pour cohabiter. Du moins je le croyais – avant de basculer dans ce moment de frustration inattendue. Et c’est là, dans cette confusion intérieure que, soudain, j’ai aperçu le visage du guitariste entre deux couples.
La découverte d’un autre spectacle, moins visible
Tout en jouant, Sebastián Espósito regardait les danseurs. Il semblait danser avec eux, accompagnant leurs mouvements, tout en leur donnant, avec son collègue au piano, l’appui musical qui les mettait en motion. Puis, dans un instant suspendu, on pouvait le voir tenir une note, tout en regardant les danseurs se figer, avant de les libérer en jouant la suite.
Au piano, progressivement, Daniel Godfrid semblait faire de même, avec seulement des coups d’œil furtifs entre lui et Sebastián Espósito. Les deux musiciens faisaient corps avec les danseurs. Il s’agissait d’un autre spectacle, moins visible, et j’ai senti mon orage intérieur commencer à s’apaiser. Il y avait toujours autant de danseurs qui continuaient à passer devant les musiciens, mais la musique donnait vie à quelque chose d’émouvant : tout le monde, danseurs et musiciens avançaient ensemble dans la même direction, chacun par un chemin différent. J’ai même sorti mon téléphone pour filmer et garder la trace de ce spectacle des cheminements.
Cela faisait un moment que j’avais perdu le fil de tous les détails de ce que jouaient SEDA. Cette écoute flottante était contraire à mes habitudes d’auditeur mais, curieusement, le fait de filmer a recentré l’écoute. Beaucoup de titres sont restés en mémoire, les plus connus étant El Ultimo Cafe, Por Una Cabeza, Flores Negras, et La Cumparsita. Il y avait aussi quelques compositions du duo habilement glissées dans le programme.
Les arrangements sonnaient à la fois libres et dansants, imposant une attention permanente de la part des danseurs. J’ai fini par regarder ce dialogue avec une sorte de fascination que j’espère est encore décelable dans la captation du passage d’Adios Nonino d’Astor Piazzolla partagée ici.
Le cœur battant de l’écoute sensible
Finalement, ce concert à danser m’a obligé à sortir d’une incompréhension puis d’une frustration initiales pour regarder et pour voir pleinement ce qui se tramait sous mes yeux. Bien sûr, au début, une voix intérieure agacée a tenté de s’imposer en disant : Vous pouvez danser, mais ne passez pas devant les musiciens ou vous allez gêner mon écoute! Mais c’était ridicule, et l’idée qu’un concert serait à moi, un simple auditeur parmi d’autres, me semble stupide maintenant.
J’étais déconcerté jusqu’à ce que je réalise que n’était pas mon concert. Il appartenait d’abord aux musiciens de SEDA et c’est leur invitation faite aux danseurs qui a radicalement transformé l’événement. Une fois l’espace ouvert, chaque personne présente a dû y répondre à sa manière : certaines en dansant, d’autres en acceptant de laisser venir la musique par le filtre d’un spectacle de musique et de danse qui s’inventait en direct, et les musiciens eux-mêmes en jouant non seulement pour un auditoire mais avec celui-ci. Finalement, dans cette situation, les danseurs avaient tout intérêt à bien écouter et bien danser car il se donnaient aussi en spectacle.
Ce concert à danser indique aussi que le tango est capable d’évoluer lorsque musiciens et danseurs collaborent pour créer le changement en faisant un pas les uns vers les autres, et les 3 jours du Roulotte Tango Festival nous a montrés qu’un tel cheminement est possible pour deux raisons. D’une part, parce que la promotion d’une musique vivante de qualité sur l’ensemble des événements a encouragé l’émulation entre musiciens et a augmenté la valeur d’un répertoire incroyable que les orchestres du festival ont inventé ou réinventé. D’autre part, parce que les orchestres du festival ont réussi à proposer un tango renouvelé qui ne tournait jamais le dos à la danse mais, au contraire, incitait et invitait à l’écoute sensible qui est le cœur battant de la danse.
Remerciements
Merci à Daniel Godfrid et Sebastián Espósito pour ce moment inoubliable de musique inspirée – et populaire!
S’il fallait une preuve supplémentaire de l’étendue de leur créativité, le 3 juin 2026 les musiciens de SEDA ont été récompensé par Prix Sur de la Academia de Cine de la Argentina pour la musique de la bande originale du film La mujer de la fila de Benjamín Ávila4.
Un extrait de leur déclaration publique à cette occasion reflète bien l’esprit de ce duo encore au début de sa grande aventure : Avec SEDA, nous avons exploré de nouvelles voies : jouer, imaginer, créer, expérimenter, réaliser et refaire, enregistrer et effacer, écrire et rayer. Nous avons travaillé sans relâche, sans interruption. Les possibilités continuent de s’ouvrir, et nous espérons que cela continuera.
Merci aux organisateurs Julien Blondel, Gaspar Pocai, Mehdi Al-Tinaoui, et à la foule des musiciens et de bénévoles qui ont fait vivre le Roulotte Tango Festival 2026.
Enfin, merci aux fous de la danse présent au concert de SEDA le 14 mai de m’avoir confondu avant de m’instruire. Car si je suis resté assis pendant tout le concert que j’ai revisité ici, mon esprit a dansé. Et depuis, j’ai même repris goût à la danse.
Notes
- Le cycle des 3 concerts de début de soirée a débuté avec le duo piano-guitare de Seda le 14/5, suivi un autre duo piano-guitare composé de Pablo Murgier & Agustin Luna le 15/5, et le trio de Gerardo Jerez Le Cam, Damian Foretic & Sandra Rumolino a clôturé le cycle de concerts le 16/5 en trio piano-bandonéon-chant. Le premier concert était le seul des trois à porter la mention concert à danser. ↩︎
- Source P.8 des Fiches de Salles du Site Le Corbusier. ↩︎
- En réalité, les 210 sièges étaient dessinés par Pierre Guariche, mais la formule plus corbuséens que confortables me plaisait trop pour ne pas l’utiliser. ↩︎
- Benjamín Ávila est également le réalisateur du grand film Enfance clandestine, 2011. ↩︎
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3 commentaires
ANNE MASSON
Whaouh! Quel témoignage… Immense regret de ne pas avoir pu vivre cette intense moment de partage sur les flots du ‘tango en vivo’! Merci Gerry!
Gerry Kenny
Merci Anne. C’était un moment où tout était remis en question sans bruit ni fureur, mais tranquillement, et grâce au guidage de ces musiciens si généreux. J’aurais aimé que tu sois là, comme beaucoup d’autres personnes qui suivent cette relation entre musique et danse en permanence. C’est la motivation qui m’a poussé à faire ce témoignage.
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