Carte de visite d’un groupe d’électro tango
Angie, Étienne ou Madeleine… il existe beaucoup de chansons qui ont pour titre un prénom. Il y a d’autres chansons, comme Sweet Caroline ou Osez Joséphine, pour lesquelles un prénom fait partie du titre. La chanson dont je vais parler ici a la particularité d’avoir un prénom dans le titre et des paroles faites uniquement de noms et de prénoms. J’ai nommé Chunga’s Revenge de Gotan Project1, une chanson tirée de leur premier album La Revancha Del Tango sorti en 2001. Ce n’est pas le titre le plus reconnu de cet album d’électro tango vendu à plus d’un million d’exemplaires – qui serait plutôt Queremos Paz – mais je crois c’est le titre le plus parlant.
Et puis, aujourd’hui, le 11 décembre, c’est la Journée Internationale du Tango. Que vous soyez danseur ou juste mélomane, j’espère que cet article et le liens vers le tango dans toutes ses états vous aidera à mettre un peu de tango dans votre journée.
Un chanson parlée-chantée reprise de Frank Zappa
Il s’agit d’une chanson constituée d’un texte parlé-chanté en espagnol scandé par l’artiste argentin invité, Willy Crook, posé sur la reprise d’un instrumental sorti en octobre 1970 sur l’album du même nom, Chunga’s Revenge, par Frank Zappa, lui-même par ailleurs un grand adepte du chanté-parlé.
Voici la reprise de Gotan Project avec les paroles reproduites pour votre lecture simultanée parce que, comme nous allons le voir, tout est dans le détail.
CHUNGA’S REVENGE – GOTAN PROJECT
Philippe, Christoph, Eduardo / Nini, Cristina, Gustavo / Edi, Line, Fabrizio / Es la revancha del tango
Piazzolla, Troilo, Cugat / Mad Professor, Zappa / Kruder, Dorfmeister, Pugliese / Es la revancha del tango
Thievery Corporation, Castillo, Castillo
Ana, Miguel, María / Noela, Mark, Rubén / Prisca, Arnold, Carlos / Es la revancha del tango
Une carte de visite de la part de Gotan Project
Avec la sortie de son premier album en octobre 2001, même si le groupe a déjà 2 ans d’existence et 3 maxi CDs à son actif, le grand public considère Gotan Project comme une nouveauté. Je propose ici de prendre Chunga’s Revenge comme une chanson en carte de visite à deux faces : au recto nous trouvons une présentation des membres du groupe; au verso sont cités les influences et les inspirations à la source de Gotan Project.
Tout commence dans le premier couplet par le trio fondateur :
Philippe, Christoph, Eduardo.
Trois musiciens vivant à Paris – un Français, Philippe Cohen Solal, aux claviers, basse, sons et effets dub; un Suisse, Christoph H. Müller, au beat programming, basse et claviers; et un Argentin, Eduardo Makaroff, à la guitare acoustique et au parlé-chanté. Cohen Solal et Müller avait déjà posés leurs noms ensemble sur un disque qui proposait un traitement électro de la musique brésilienne avec The Boyz from Brazil (2000). Pour continuer la série, Gotan Project – La Revancha del Tango proposait un éclairage électro sur le tango argentin, et le duo a invité Makaroff, un authentique porteño, un natif de Buenos Aires.
Ils se sont bien entourés. Commençons par Nini et Gustavo, deux autres Argentins – déjà très connus dans le milieu du tango en France, ces deux-là.
Nini, c’est Avelino Nini Florès, accordéoniste et bandonéoniste né, comme son frère Rudi à Corrientes au nord-ouest d’Argentine dans une famille réputée pour la musique folklorique du chamame. C’est Nini qui a inventé le son emblématique du bandonéon qui sera l’un des traits caractéristiques de Gotan Project. 2
Derrière Gustavo se cache Gustavo Beytelmann, pianiste et compositeur, collaborateur respecté d’Astor Piazzolla, aussi à l’aise dans le tango que dans le jazz ou la musique contemporain.
Entre Nini et Gustavo on trouve le nom de Cristina. Il s’agit de Cristina Vilallonga, originaire de Barcelone, mais formée aux États-Unis et à Paris. Elle sera la chanteuse de Gotan Project de 2001 à 2010, créant une esthétique vocale très particulière, entre tango et musique contemporaine, qui restera un autre élément caractéristique du groupe.
Edi, Line, Fabrizio
Et pour finir, que dire d’Edi, Line, Fabrizio ? Au sujet d’Edi (ou Eddy) Tomassi, il était percussionniste, et il l’est toujours, mais n’a joué que sur le premier album du groupe. Je n’en sais pas plus – si vous pouvez m’aider, je suis preneur. Pour Line et Fabrizio, j’ai eu plus de chance. D’abord parce que la violoniste danoise Line Kruse, dont les envolées en solo ont toujours été bien mis en valeur dans le répertoire de Gotan Project, est une artiste encore très active en tant que musicienne et compositrice. Elle continue à collaborer avec Fabrizio, autrement dit le contrebassiste Fabrizio Fenonglietto qui, comme Tomassi, ne joue que sur ce premier album du groupe. On peut le voir dans ce clip où il accompagne Line Kruse lorsqu’elle joue l’une de ses compositions en quartet avec le percussionniste argentin Minino Garay et le pianiste Fabrice Devienne.
Voici donc l’équipe des musiciens qui composent Gotan Project et qui occupent une face de la carte de visite. Le même procédé d’énumération des membres du groupe sera utilisé pour la chanson La Gloria qui sortira sur leur album Tango 3.0 en 2010. Cette fois-ci, c’est le célèbre commentateur de football, Victor Hugo Morales, qui fait les présentations. La vidéo de La Gloria est réalisé par Prisca Lobjoy – son prénom Prisca est cité dans le dernier couplet de Chunga’s Revenge – qui a été responsable de toutes les projections visuelles pendant les concerts de Gotan Project tout au long de la vie du groupe. Cet aspect visuel était le pendant du remaniement électro de la musique dans un même but : pour se venger dans une vraie revancha del tango contre toutes les voix moqueuses qui avait donné le tango pour moribond et même mort, en présentant cet art total comme plus vivant que jamais avec le siècle nouveau.
Un télescopage d’artistes qui ne se savaient pas si proches
Pour la suite, je vous propose de retourner la carte de visite constituée par Chunga’s Revenge pour évoquer les influences et inspirations qui ont permis à Gotan Project de créer ce style musical qui « mêle les sons traditionnels du tango à des rythmiques et textures électroniques« 3 pour lequel le groupe sera mondialement connu. La liste des noms en question a de quoi surprendre par son éclectisme apparent, mais c’est bien ce mélange-là qui va constituer le son de Gotan. Selon la formule de Philippe Cohen Solal: « Ici se télescopent des artistes qui ne se savaient pas si proches. »4 Allons faire un tour dans ces références.
Piazzolla, Troilo et … Cugat
La liste des inspirations et influences commence avec Piazzolla et Troilo, deux noms inextricablement liés au tango qui vont très bien ensemble. Troilo n’est autre qu’Anibal Troilo, chef d’orchestre et bandonéoniste argentin mythique, arrangeur subtil et compositeur prolifique, qui est devenu le premier patron d’un jeune bandonéoniste de 17 ans au nom d’Astor Piazzolla qui venait tous les soirs écouter l’orchestre au Cabaret Marabú à Buenos Aires. Le soir de 1939 où une place se libère, le jeune Astor se présente en expliquant qu’il connait déjà tous les arrangements de l’orchestre de Troilo! Pour expliquer qui est Troilo, Philippe Cohen Solal écrit en 2004 : « Anibal Troilo est un peu le Quincy Jones du tango. »5 Et Piazzolla l’avait bien compris, en allant écouter Troilo assidument, alors que de multiples orchestres de tango existaient et jouaient ailleurs à Buenos Aires à cette époque désormais reconnue comme l’âge d’or du tango. Il est venu écouter Troilo.
Le nom de Piazzolla est, de nos jours, largement mieux connu dans le monde que celui de Troilo. Ni Grace Jones, ni son parolier Barry Reynolds n’auraient eu l’idée en 1981 de reprendre un titre d’un compositeur prolifique comme Anibal Troilo comme il l’ont fait pour le Libertango de Piazzolla avec I’ve seen that face before. Mais en dépit de cette popularité internationale d’Astor Piazzolla, c’est bien Troilo qui est reconnu comme le bandonéoniste le plus sensible et le plus expressif de l’histoire pour le monde du tango de Buenos Aires.
Et Piazzolla doit beaucoup à Troilo. Notamment, la possibilité d’avoir pu démarrer dans l’arrangement et la composition de tangos pour orchestre professionnel, même si Astor voyait souvent ses propositions corrigées ou simplifiées par le patron pour mieux coller avec l’esthétique de l’orchestre qui devait faire danser pour continuer à travailler. C’est en claquant la porte de chez Troilo que Piazzolla est parti pour devenir directeur de l’orchestre d’abord du chanteur Francisco Fiorentino, avant de finalement fonder son premier orchestre typique. C’est la Orquesta Tipica Astor Piazzolla qui entre 1946 et 1954 va permettre de donner une forme au style révolutionnaire qui sera sa marque de fabrique tout au long de sa carrière en refusant de limiter ses créations à la loi des danseurs.
Cités dans Chunga’s Revenge, Piazzolla et Troilo sont également présents ailleurs dans le répertoire de Gotan Project. Une version langoureuse et sensuelle de Vuelvo al sur, une chanson composé en 1988 par Astor Piazzolla avec Fernando Solanas pour son film El Sur, sert de thème final sur le premier album de Gotan Project. Et un tango traditionnel de l’orchestre d’Anibal Troilo de 1946, Tres y dos, sera remixé et sorti en 2004 pour Inspiración Espiración, le disque de DJ Set de Philippe Cohen Solal.
Piazzolla, Troilo … et …. Cugat?
Oui, Piazzolla et Troilo vont très bien ensemble. Mais pour trouver le lien entre le tango et Francisco de Asis Javier Cugat Migall de Bru y Deulofeu, plus connu par son nom de scène Xavier Cugat, il faut chercher! Gotan mixe le tropical et le tango avec la référence à Cugat, parce qu’il est surtout connu pour une carrière de chef d’orchestre de danses cubaines.
Né à Gérone en Espagne le 1er janvier 1900 – quelle entrée en scène! – et mort à Barcelone à 90 ans, Xavier Cugat voyage beaucoup, passant l’enfance et l’adolescence à Cuba où il devient musicien, et travaillant longtemps aux États-Unis où il doit se battre pour être reconnu. Dévoré par l’ambition, Cugat cherche à rencontrer des célébrités et devient l’ami de Chaplin et de Caruso. Il est même recruté par Rudolph Valentino pour jouer dans le rôle d’un musicien dans le groupe qui accompagne son tango célèbre dans le film muet Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse de1921. Ensuite, Cugat flirte pendant quelques temps avec le tango avant de prendre la vague naissante d’une mode musicale latino-américaine au début des années 1930 qu’il ne lâchera plus. Rois des rumbas et autres boléros, c’est à New York qu’on retrouve Xavier Cugat and his Waldorf Astoria Orchestra comme musiciens résidents au Starlight Roof, le cabaret de l’hôtel célèbre, d’où ils rayonnent sur disque, en tournée et sur grand écran jusqu’à la retraite de Cugat en 1970 dans une tropicalité teintée de tango qui a tout pour plaire aux maestros de mix de Gotan Project en 2001.
Mad Professor et … Frank Zappa
Les mélanges inattendus continuent avec l’arrivée de Mad Professor et Zappa dans la suite des paroles de Chunga’s Revenge.
Mad Professor est le nom de scène du musicien, ingénieur du son et producteur Neil Fraser. Né dans l’ex-colonie britannique de Guyana en 1955, Fraser émigre avec sa famille en Angleterre en 1968 à l’âge de 13 ans. Malgré son jeune âge, il est déjà tellement passionné par le matériel d’enregistrement – qu’il démonte, bricole et remonte pour sonoriser des soirées – qu’on l’affuble du surnom Mad Professor.
Son génie pour la transformation du son arrive à point nommé pour le projeter dans l’art naissant du dub dans le reggae des années 80. Le dub fascine. Loin de ses début comme pratique de certains DJs au Jamaïque qui scandaient des textes improvisés sur des instrumentaux qu’ils passaient avec de multiples effets et distorsions dans les soirées, c’est lorsque le dub passe dans les mains des producteurs de studio tels que Lee Scratch Perry et King Tubby qu’il devient un art de création musicale . Perry et Tubby travaillaient uniquement à partir d’enregistrements, mais leurs admirateurs, tels que Mad Professor, le faisaient également en direct sur scène. Dans un entretien vidéo à l’occasion du Télérama Dub Festival 2009 à Paris, Neil Fraser explique sa démarche artistique : « Je traque un son. Quand je le trouve, je le mixe avec la chanson dans ma tête et j’en ressors une nouvelle chanson. Je recherche constamment des nouveaux sons. »6 Cohen Solal et Müller de Gotan Project se revendiquent des admirateurs et pratiquants du dub et feront en sorte de l’intégrer au cœur des créations du groupe.
Quant à Frank Zappa, qu’on l’a souvent qualifié de fou, tant il a mélangé musique contemporaine du 20ème siècle – jeune, il avait une grande admiration pour les compositeurs Edgar Varèse et Igor Stravinsky – avec le rock, le jazz et les blues, tout en y ajoutant un soupçon de satire et de loufoquerie. Le titre de documentaire à son sujet résume bien la situation : Frank Zappa – Clown ou Génie?
Comment comprendre la connexion entre Frank Zappa et Mad Professor pour Gotan Project? Par une transition en dub. Comme indiqué au départ, la version originale de Chunga’s Revenge est un instrumental de Frank Zappa dont voici un extrait de 49 secondes. Ces bases, créées par Zappa, seront reprises par Gotan Project dans un traitement dub qui doit beaucoup à l’influence de Mad Professor comme vous pouvez l’entendre en cliquant sur ce deuxième extrait, également de 49 secondes. Dans cette nouvelle version, les passages des solos de guitares de Zappa seront remplacés successivement par le bandonéon de Nini Flores, puis plus loin par le violon de Line Kruse.
Kruder, Dorfmeister et … Pugliese
Passons à la suite du deuxième couplet avec Kruder, Dorfmeister, Pugliese. Deux figures du monde de l’électro issues de la scène house, Kruder & Dorfmeister, se trouvent à côté d’un autre géant du tango, le pianiste, compositeur et chef d’orchestre Osvaldo Pugliese. Deux Autrichiens pour un Argentin, et deux styles très différents avec néanmoins, de chaque côté, une importance primordiale accordée au rythme.
Chez Kruder & Dorfmeister, le rythme penche du côté de trip-hop et du downbeat, deux styles de musiques électroniques qui créent des ambiances plutôt calmes.7 La version de Chunga’s Revenge dont il est question ici est tout à fait dans ces mêmes options rythmiques. Il s’agit, en effet, d’une variante électronique pour les pistes de danse des musiques d’ambiance – également appelées muzak par les critiques – développées dans les années 1970 pour créer un sentiment de bien-être dans les lieux de vente comme des magasins, des restaurants et des lieux d’attente, comme des aéroports ou des ascenseurs.8 En 1978, le Britannique Brian Eno a inventé le terme ambient music pour une version encore plus extreme de ce style qui abandonne les mélodies à la faveur des résonances avec la sortie de son cycle Music for airports. Venant du versant électronique de l’ambiante, l’esthétique développé par Kruder & Dorfmeister a certainement aidé Gotan Project à se revêtir de couleurs musicales qui permettant de glisser l’électro tango discrètement dans tous les environnements – pour danser ou pour faire ses achats dans un magasin.
Quant à Osvaldo Pugliese, on vient de fêter son 120ème anniversaire le 2 décembre. Cet homme incontournable du tango, qui a dirigé le même orchestre – avec quelques changements de musiciens tout de même – pendant 55 ans, nous a quittés en 1995, mais sa musique et surtout la richesse de son répertoire original continuent de résonner aujourd’hui. Son parcours personnel est passé par l’engagement politique à gauche, avec de nombreux séjours en prison sous la dictature militaire qui a sévi en Argentine jusqu’en 1983, mais il n’a jamais abandonné le tango, et ses musiciens l’ont toujours soutenu.
Il n’est pas étonnant qu’au 21ème siècle, le siècle qui a vu prospérer Gotan Project, lors de la renaissance des orchestres de tango à l’issue de la crise économique qui a culminé en décembre 2001 – l’influence de Pugliese fut énorme. Les orchestres, parfois pléthoriques et souvent autodidactes, étaient organisés en coopératives avec l’objectif d’intégrer toutes les forces créatives pour le bien du collectif comme dans l’orchestre de Pugliese. Le célèbre arrastre, ou anticipation rythmique sur le temps fort – que Pugliese a rendu célèbre présent dans les tangos tels que Negracha, Seguime Si Podes, et surtout par sa composition culte La Yumba enregistré en 1943 – fut adopté par cette jeunesse élevée au rock. Le répertoire dense de Pugliese continue de fonctionner comme un appel à la danse sur les pistes de tango, surtout en fin de soirée.
La version originale de La Yumba est accessible en version live par le clip vidéo qui suit, mais Gotan Project a clairement tenter d’intègrer une pulsation rythmique inspiré de Pugliese dans Santa Maria (Del Buen Ayre), un thème qui figure également sur le premier CD du groupe.
Thievery Corporation, Castillo
Enfin, nous arrivons à Thievery Corporation et Castillo … Castillo.
Pour terminer ce parcours, décidément riche en influences, parlons de Thievery Corporation, un duo américain qui partage beaucoup d’éléments avec Gotan Project – un amour du style downtempo, du chant féminin, et une présence sur les pistes des clubs à Paris à la fin des années 1990. Le sens du nom du groupe est parlant – Corporation de Voleurs – puisqu’ils pillent le sons à droite et à gauche pour en faire de nouvelles chansons, même si dans un interview de 1998, Rob Garza et Eric Hilton se disent « voleurs de sons et non pas d’idées ». Volontairement cool, pour certains trop lisse, et pour d’autres divinement tranquille, la musique de Thievery Corporation contraste fortement avec l’artiste suivant, un certain Castillo.
Alberto Castillo était un chanteur de tango douée d’une voix magnifique, mais également un personnage haut en couleurs qui a fait une longue et belle carrière allant des années 30, en plein age d’or du tango, jusqu’au début du 21ème siècle. Également étudiant en médecine entre 1938 et 1942, il s’installe en tant que médecin gynécologue à partir de 1942, pour le plus grand plaisir des nombreuses admiratrices de son art vocal qui venaient en consultation. Selon le site El Recodo, c’est la voix de Castillo qui a fait décoller l’orchestre de Ricardo Tanturi, créant un répertoire qui reste très prisé chez les danseurs aujourd’hui. Mais grâce à son allure sur scène et sa voix unique, Castillo se fait trop remarquer et fait un peu trop de bruit pour les autorités, et Tanturi s’en sépare en 1943. Castillo forme son propre orchestre et devient très connu pour son répertoire enjoué dans le style joyeusement africain de milonga candombe.
Mais, puisque nous sommes chez Gotan Project, ne nous privons pas des délices d’une dernière coincidence. Castillo, qui a tourné plusieurs films, a joué dans un film en particulier intitulé Tango vuelve a Paris. L’action se passe à Paris avec, comme compagnons de voyage… Anibal Troilo et son orchestre – il s’agit d’une fiction où les musiciens jouent leurs propres rôles à une époque où la popularité du tango justifiait encore un tel investissement. Et c’est la fin du deuxième couplet.
Chunga’s Revenge – carte de visite d’un succès incalculable
Notre tour des références va s’arrêter là. Il s’agit d’une sacré carte de visite.
Ce premier CD a remporté un succès incalculable et très certainement inattendu par les musiciens eux-mêmes. La preuve? Mon premier souvenir de Gotan Project est d’un magazine BUZZ abandonné sur un trottoir de Toulouse en 2001. Pourquoi l’avoir ramassé ? J’ai vu le mot Gotan en couverture – Tango en verlan, une véritable passion pour moi à l’époque où je faisais mes premiers pas de DJ après avoir appris à danser le tango, toujours à la recherche de nouvelles musiques à passer pour les danseurs. J’ai lu l’interview dans BUZZ avec le trio Philippe Cohen Solal, Chrisoph Müller et Eduardo Makaroff où la sortie de Gotan Project était présentée comme le deuxième CD dans un triptyque que Cohen Solal et Müller réalisaient sur les musiques de l’Amérique latine. Après le Brésil et l’Argentine, ils envisageaient un disque sur la musique mexicaine des mariachis à suivre. Le projet mexicain prévu n’a jamais, à ma connaissance, vu le jour.
Gotan Project se présente comme la revancha del tango – la vengeance du tango, une musique pouvant être perçue comme vieillissante, guindée, ou simplement hors sol par le monde de l’électro en 2001. Comme on a pu le voir ici, Cohen Solal et compagnie ne manquaient pas de connaissances sérieuses à propos du tango et ce projet avait de bases solides et extrêmement bien articulées. Le travail de Gotan – tout comme Narcotango et Bajofondo à la même époque – qui à relooké le tango pour une nouvelle génération. Une cuisine électro savante a permis à Gotan de créer une sorte de bande son universelle non seulement pour toutes les pistes de danse, mais aussi les radios, la télévision, les publicité, les magasins, les restaurants et les aéroports. L’ubiquité de cette musique a fini par créer de la familiarité. Pendant au moins 10 ans et une belle discographie, Gotan Project a fini par entrer dans l’environnement sonore et, par là, dans la mémoire auditive collective.
Dans un entretien sur Radio France, Philippe Cohen Solal a dit Je voulais amener de la mélancolie sur la dance floor. Dans le milieu du tango, cette mélancolie électronique était initialement qualifié de techno-tango. Je me souviens du soir où un couple de danseurs qui est venu me voir au moment où je passais du Gotan Project, fraichement sorti, en bal pour dire : Ce n’est pas du tango, c’est de la musique française! En tant qu’intermède entre tangos classiques, l’électro tango a fini par convaincre bon nombre de danseurs. Gotan Project a peut-être contribué à la prise de conscience chez certains que le tango pouvait s’ouvrir pour être dansé sur d’autres styles de musiques et pour favoriser le développement de d’autres styles de danse. La croissance du phénomène néo tango chez certains danseurs actuellement – un style plus libre plus relâché, parfois fantaisiste, qui amène les pas du tango vers d’autres musiques pendant toute une soirée – pourrait bien être partie de l’interrogation proposée au départ par l’électro tango. La revancha del tango? Ou de Frank Zappa? Time will tell.
Pour aller plus loin
Critique du premier disque de Gotan Project dans Le Monde à sa sortie en 2001.
Sur le site présentation éclairante à propos du label ¡YA BASTA ! Records qui précise bien l’importance de l’éclectisme calculé de Gotan Project
Interview de 2014 avec Philippe Cohen Solal sur le site électro Dust and Grooves.
Pour en savoir plus sur la renaissance du tango chez les jeunes en Argentine en 2001 : Donnez-moi un tango on the rocks!
Notes
- Pour tout savoir sur l’historique de Gotan Project, je vous recommande cet article de Radio France Internationale sur la page RFI Musique de 2021. ↩︎
- Sa transformation de la version de Round ‘Bout Midnight de Chet Baker sur Inspiracion Espiracion, le DJ Set de Gotan Project sorti en 2004 où Nini Flores glisse son bandonéon au milieu des musiciens de jazz, est phénoménal. ↩︎
- Source Radio France. ↩︎
- Trouvé dans des commentaires de Cohen Solal sur Inspiracion Espiracion. ↩︎
- J’aime bien cette comparaison improbable. Comme Troilo, Quincy Jones fut célèbre par ses propres talents de trompettiste, arrangeur et compositeur entre autres, mais savait également reconnaître et mettre en valeur le talent des autres avec qui il collaborait. La citation vient des commentaires de Cohen Solal sur le livret pour Inspiracion Espiracion. ↩︎
- Pour mieux comprendre les origines du dub : C’est quoi le dub? ↩︎
- Pour un guide des différentes catégories de musique électronique cliquez ici. ↩︎
- Les mécanismes et fonctions des musiques d’ambiance dans le commerce sont expliqués dans cet article de Slate Magazine. ↩︎


