Le meilleur destin pour un arbre, c’est de devenir une guitare

ENGLISH VERSION AVAILABLE HERE

La première fois que Diego « Dipi » Kvitko m’a fait signe musical, c’était en 2006, au moment de la sortie du premier disque du duo voix-guitare qu’il avait formé avec le chanteur Walter « Chino » Laborde. C’était le début de leur série Tango Tango. Ils expliquent sur la pochette que tous les disques de cette collection sont composés de versions chantées intégrales de tangos classiques qu’ils aiment mais qui ne sont pas trop joués : des tangos dont la musique a souvent éclipsé les paroles1, et même quelques tangos réputés injouables.2 Je suivais le travail de Chino Laborde avec La Típica Fernández Fierro et La Típica Sans Souci depuis plusieurs années, donc j’étais curieux de découvrir cette nouvelle collaboration.

Dipi Kvitko, Toulouse 2026 – Photo GK

Après avoir déniché ce CD précieux chez Zivals, magasin de disques mythique au carrefour des rues de Corrientes et Callao à Buenos Aires, pour enfin l’entendre, force était de constater que, pour un tel chanteur et un tel guitariste, les tangos inchantables comme injouables n’existaient pas. Le jeu de guitare de Kvitko était tellement complexe qu’on se demandait par moments s’il n’y avait pas un deuxième guitariste qui jouait à ses côtés.3 Mais deux concerts du duo vus à Buenos Aires à 4 ans d’intervalle avaient suffi pour comprendre que Dipi Kvitko pouvait jouer à lui seul comme deux musiciens. D’abord, en juillet 2007, après une soirée chez Clásica y Moderna, où j’avais noté dans mon carnet de voyage que Chino chantait avec un guitariste monstrueux et malicieux. Puis en mars 2011 où, au lendemain d’un concert mémorable au Club Atlético Fernández Fierro, j’ai noté à quel point l’accompagnement de Dipi entourait le chanteur avec un jeu constamment riche et inventif, tout en lui laissant une très grande liberté.

En mars 2026 à Toulouse Dipi Kvitko a joué trois fois en 2 jours : une fois en concert intime tout seul le 25, et deux fois en duo le 26 avec Chino Laborde. J’ai assisté au concert intime. Voici quelques impressions.

Dipi Kvitko a commencé par prendre place sur la petite scène avant de préciser qu’il ne s’agissait pas d’un concert solo parce qu’il se produisait en duo ce soir … avec sa guitare. Après cette remarque légère mais engagée, il s’est mis à jouer très lentement, comme s’il cherchait quelque chose d’égaré. Puis, petit à petit, une mélodie familière a pris forme. C’était quoi le titre déjà? Ah, je le connaissais, mais pas joué comme ça. J’avais le nom sur le bout de la langue. Puis d’un coup, le souvenir s’est réveillé ! Il s’agissait d’Oblivion d’Astor Piazzolla et Dipi Kvitko était en train de le réinventer. Mais ce n’était que le début.

Dipi Kvitko joue son arrangement d’Oblivion en direct à la Radio 2×4, Buenos Aires, 2024

L’ambiance feutrée créée par Oblivion s’est vue transformer en quelque chose de plus dansant avec le titre suivant, Julian, un vieux tango d’Edgardo Donato de 1923. Le public n’était pas constitué de connaisseurs de tango, mais pas mal de guitaristes passionnés de musique, invités par Tomás, également guitariste et l’organisateur du concert. L’écoute fut intense et focalisée tout au long du récital.

Changement de style pour la pièce suivante, une zamba du folklore argentin, Guitarra, dimelo tu, déjà enregistrée en duo sur Tango Tango Vol 3. Ce soir, Dipi Kvitko l’a chantée d’une voix légère et juste qui donnait un caractère fantomatique au propos du narrateur des paroles qui s’interroge sur le sens de la vie au milieu d’une nuit interminable. Un homme seul? Non, comme Dipi, ce narrateur est accompagné de sa guitare, mais une question lui revient sans cesse : ¿Por qué la noche es tan larga? … (Pourquoi la nuit est-elle si longue?) La réponse reprend le titre : Guitarra, dimelo tu … (Guitare, à toi de me le dire.)

En plus de son jeu de guitare subtil, Kvitko a inséré une nouvelle phrase dans le texte de la zamba – une citation du poète et chanteur Ramón Alaya4 – qui n’est ni dans la version originale composée par Atahualpa Yupanqui et Pablo del Cerro5, ni dans la version enregistrée avec Chino Laborde. Voici la phrase : No hay un destino mas hermoso para un árbol que ser una guitarra… (Il n’y a pas de plus belle destinée pour un arbre que de devenir une guitare....) Une belle trouvaille, et un vrai travail de troubadour.

Dipi Kvitko, Toulouse, 2026 – Photo GK

Ensuite nous sommes revenus vers des tangos anciens avec Sentimiento Gaucho de Francisco Canaro (1924) et Union Civica de Juan Maglio (1933). Interprétés comme deux mouvements d’une même pièce, le rythme bien marqué, les doigts dansants avec tant d’agilité qu’on aurait dit plusieurs guitares qui jouaient à la fois.

Puis rideau. Ou plutôt radeau. En tout cas, changement d’univers. Un autre thème chanté du répertoire folklorique nous a transportés loin de Buenos Aires pour nous embarquer à bord d’un radeau qui navigue sur les eaux du Paraná6 pour partager les contemplations de la magnifique Cancion del jangadero de Jaime Dávalos.

Pour finir, Dipi Kvitko nous a ramenés vers le monde des citadins de Buenos Aires. ¡Yira!… ¡Yira!..., un tango d’Enrique Santos Discépolo de 1930, est présenté comme un tango très actuel en raison de ses paroles intemporelles sur le genre humain : Verás que todo es mentira / Verás que nada es amor / Que al mundo nada le importa… /¡Yira!… ¡Yira!… (Sache que tout est mensonge / Et que l’amour n’est qu’un leurre! / Il s’en moque bien, le monde, / Rôde ! … Rôde ! … ).7

Après l’avoir chanté, Kvitko nous rappelle que Carlos Gardel, le Toulousain natif et inventeur du tango chanté, avait gravé une version de référence de ¡Yira!… ¡Yira!... dès sa publication en 1930. Tout comme il avait gravé le morceau suivant, Milonga Sentimental, dès sa publication en 1933. Plutôt que de chanter la milonga, Kvitko a choisi de dépoussiérer la mélodie dansante de Sebastian Piana en y introduisant des accélérations, des ralentissements, et des ornements. A chaque reprise mélodique, il souriait, comme s’il savourait déjà la suite qu’il n’avait pas encore jouée.

Ce fut un programme extrêmement varié en aussi peu de temps. D’ailleurs, qui, parmi les personnes présentes a vu passer le temps? Le concert se termine avec El Adios, un tango de séparation avec la musique toujours aussi émouvante de la compositrice Maruja Pacheco Huergo8.

Datant de 1938, El Adios est devenu un véritable standard de nos jours avec une popularité inoxydable chez les danseurs, comme chez les orchestres de tango. Mais Dipi Kvitko l’a joué différemment, de manière à préparer notre séparation de fin de concert en amenant sa recherche musicale jusqu’au bout de la plus belle des manières en terminant l’interprétation en jazz. La beauté de la musique vivante réside en sa nature éphémère mais vous en aurez une petite idée en regardant la vidéo de 2023 qui montre une version plus ancienne de cet arrangement. A Toulouse, il a rajouté quelques inventions supplémentaires !

Merci à l’arbre qui est devenu la guitare de Dipi Kvitko, et qui n’a pas fini de résonner. Et merci à Tomás pour l’invitation à partager ce moment musical.

Dipi Kvitko joue son arrangement d’El Adios, octobre 2023

Pour aller plus loin

En attendant les prochaines visites de Dipi Kvitko sur scène près de chez vous, faites un tour sur YouTube où vous trouverez, par exemple, ses albums solos Qué Grrrande (Vol. 1) et Qué Grrrande (Vol. 2). Et si vous aimez les duos voix-guitare, ne manquez pas le concert d’une heure du duo Chino Laborde & Dipi Kvitko diffusé initialement en streaming le 1er avril 2021.

Posts similaires

En savoir plus sur le folklore argentin? Carlos Aguirre ou l’intensité tranquille vous invite à découvrir sur disque et en concert cette figure majeure du folklore argentin contemporain. Compositeur, interprète et multi-instrumentiste, Aguirre n’a cessé de créer et de jouer tout au long d’une carrière tranquillement intense.

Plus de guitare? Un guitariste qui roule vers le rock raconte le parcours de vie de Chester Kamen, guitariste de rock qui a joué avec des artistes tels que Madonna, Bryan Ferry ou David Gilmour. Comment devient-on guitariste professionnel? Dans cet entretien, Chester Kamen partage quelques secrets d’un chemin d’apprentissage atypique.

Notes

  1. J’ai découvert avec Tango Tango Vol 1 qu’il existaient des paroles pour Recuerdo, 9 de Julio et Inspiracion, dont je n’avais entendu jusque-là que des versions instrumentales. ↩︎
  2. Selon la formulation de la pochette du CD : intocables. ↩︎
  3. Cela rappelle une citation de Keith Richards qui, adolescent qui écoutait le maître de blues Robert Johnson sur disques, se demandait qui était l’autre guitariste qui jouait avec lui. Plus tard il a su que Johnson jouait toujours seul. ↩︎
  4. Merci à Tomás Horovitz pour la référence sur l’origine de cette belle phrase réemployée par Dipi Kvitko. ↩︎
  5. Pablo del Cerro alias Antonietta Paule Pepin-Fitzpatrick, pianiste française et compagne d’Atahualpa Yupanqui. C’est à elle que nous devons la mélodie de grands thèmes du folklore argentin tels que Luna Tucumana, Chacarera de la piedras et Guitarra dimelo tu, mais elle a dû accepter de les signer d’un nom de plume masculin. La liste complète de ses compositions est très longue. ↩︎
  6. « Un fleuve qui s’écoule des hauts plateaux brésiliens vers l’Argentine pour se jeter dans l’océan Atlantique. » Source – Wikipédia. ↩︎
  7. Traduction de Christian Souchon. ↩︎
  8. Maruja Pacheco Huergo (1916-83) fut chanteuse, actrice et compositrice. El Adios reste son œuvre la plus célèbre. ↩︎


En savoir plus sur GERRY THE KENNY

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

En savoir plus sur GERRY THE KENNY

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture