Est-ce plus de francité veut dire moins d’anglicité?
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Cette nouvelle publication dans la série Récits d’apprentissage évoque un chapitre clé dans l’apprentissage d’une langue étrangère lors d’un changement de pays, lorsqu’un individu tel qu’un migrant doit apprendre de manière informelle, en dehors du cadre scolaire. Pour nous qui l’avons vécue – ou qui sommes en train de la vivre – nous savons que cette expérience nous demande de l’engagement, de la souplesse et de la créativité. Car nous sommes souvent dépassés par ce qui nous arrive. Comment y arriver ? C’est souvent en acceptant de faire de la place à une langue étrangère qui change radicalement notre rapport à notre langue maternelle.
C’est bien une valse
Par hasard, l’autre jour, je suis tombé sur une poignée de textes que j’avais écrits peu de temps après mon installation définitive en France. J’ai choisi C’est bien une valse pour le partager ici, un texte à partir d’une photo de Robert Doisneau vue dans une exposition à la galerie du Château d’Eau de Toulouse au début des années 1980. Avec la réouverture en novembre 2025 de cette galerie emblématique à l’issue de 18 mois de travaux, j’ai pensé que c’était le bon moment de revenir sur texte, oublié depuis longtemps, et de le partager ici. Il remonte à un tournant dans l’apprentissage du français, ce qui est aujourd’hui ma seconde langue, et qui donne parfois l’impression d’être la première. Voici un nouveau Récit d’apprentissage.
Pour commencer, voici le texte et la photo qu’il illustre.

C’est bien une valse
Je ne la connaissais pas, mais ça va faire trois jours qu’elle est à la Villette, à l’entrée, avec sa valise. Une étrangère? Pas d’ici en tout cas. Qu’est-ce qu’elle veut? Qu’est-ce que quelqu’un peut bien vouloir à quatre heures du matin, l’heure de l’embauche? Je suis boucher et je me lève toujours tôt quand il fait encore nuit et le monde est à nous. Mais elle n’est pas de notre monde. C’est troublant de la voir ici à l’heure où tout le monde est sensé dormir. Peut-être qu’elle est juste un rêve que je fais ? Mais pas trois jours de suite.
Les autres l’ont vue, j’en suis sûr. Pourquoi ils n’en parlent pas? J’ai l’impression qu’on n’est pas tranquilles tous, et que c’est pour ça qu’on ne dit rien à son sujet. On la voit là, on ne sait rien d’elle, et on ne dit rien d’elle. Ce qui est encore pire, c’est qu’on dirait qu’elle ne nous regarde pas vraiment. J’ai déjà vu ça dans les gares, des gens qui vendent des fleurs, des trucs pour la maison, à la sauvette. Tout le monde passe, ils nous interpellent avec la voix, mais le regard est ailleurs, comme s’ils surveillaient autre chose pour ne pas être pris. Peut-être que c’est elle qui rêve et que j’en fais partie ? Mais comme tout le monde se tait, alors moi, je passe à autre chose.
Le deuxième jour, je passe près d’elle, pour voir. Je m’arrête devant elle, à un mètre ou deux, mais bien devant, faisant semblant de faire mon lacet. Que je n’ai pas parce que je porte des sabots. Je fais ça pour la voir elle, et pour voir les autres qui passent. Mais tous ils regardent droit devant. Pourtant, je les surveille. Mais il n’y en pas un qui tourne la tête. Elle non plus. Elle est toujours là. Silencieuse, avec cette valise. Rien à dire, moi non plus. Alors, je laisse tomber.
Ce matin, le troisième jour, c’est décidé. Même si elle est là, je n’y prête pas d’attention. Je regarde droit devant comme les autres et ça va mieux. Au boulot, et vas-y. De quatre à sept on a battu tous les records. Jamais un rendement pareil. Le patron n’y croyait pas. A sept heures, on va casser la croûte à notre bistrot des halles.
On s’accoude au comptoir, mais c’est le patron qui invite. On passe commande. Je ne pense à rien et, dans la glace, je vois la tête du patron qui se retourne. Et c’est là que ça commence, comme la petite musique d’une langue étrangère. Une valse. Tout le monde se retourne. Et ça continue. Je me retourne. C’est elle. L’accordéon est sorti de sa valise. Les autres la regardent, enfin. Même si elle ne nous regarde toujours pas, c’est bien une valse. Il y a même un photographe. Il me fait signe de la tête et il prend sa photo. Pas de problème. C’est Robert. On se connait.
Le Château d’Eau, une source et une inspiration
Maintenant, quelques mots sur l’origine de ce texte et les résonances de la langue étrangère qu’il porte. Au moment de la rédaction de C’est bien une valse, j’avais un français scolaire et souvent imprécis, surtout à l’écrit, même si j’avais l’habitude de lire par des journaux et des magazines en français. Je parlais mieux que j’écrivais à force de pratiquer, mais mon oral était loin d’être fluide.
C’est bien une valse était inspiré par une photo vue dans une exposition de photos à Toulouse – une activité complétement nouvelle pour moi à l’époque. Enfant et adolescent en Angleterre, l’idée d’une exposition voulait dire voir l’œuvre d’un peintre, des antiquités d’autrefois, ou entrer dans l’histoire de la découverte de phénomènes scientifiques. Pour réaliser qu’une photo pouvait être de l’art, j’ai dû attendre plus de 20 ans de vivre en France, le pays des photographes, grâce à ma rencontre avec Sylvie, ma belle Toulousaine de toujours. Nous habitions près de la Galerie du Château d’Eau, place Laganne, en bord de Garonne à Toulouse, qui se trouvait souvent sur le chemin de nos balades nombreuses, d’abord à deux, puis à trois, après la naissance de Sam, notre aîné.
Le lieu fut créé par le photographe toulousain Jean Dieuzaide en 1974, l’entrée était gratuite et les expositions changeaient en général tous les mois. Et lorsqu’on aimait vraiment beaucoup ce qu’on y voyait, on pouvait revenir à volonté, et même acheter un catalogue ou une affiche aux prix abordables. Si je devais citer spontanément des noms de photographes que j’ai découverts au Chateau d’Eau, je dirais Gisèle Freund, André Kertész, Edouard Boubat, Willy Ronis, et Robert Doisneau – tous des noms qui m’étaient totalement inconnus auparavant.

Les expositions révélaient non seulement leur travail, mais aussi le monde qu’ils photographiaient. Ils avaient tous un regard particulier sur leur environnement, et un vrai sens de l’observation. Chaque photographe semblait avoir un dictionnaire situationnel personnel, et cet aspect des œuvres m’intriguait. J’aimais surtout les photos de personnes captées dans des situations réelles ou scénarisées.
De plus, sans avoir eu de culture photographique dans ma vie d’avant – celle de la langue maternelle – j’identifiais le fait d’aller aux expositions de photos d’auteurs avec la France et, par extension, avec la langue française. Ainsi, je contemplais toutes ces images par le filtre du français et, quand j’en parlais, c’était directement par la même langue, sans passer par l’anglais. Il s’agissait d’une nouvelle activité culturelle dans une nouvelle langue et une nouvelle vie.
L’attrition linguistique
C’est vrai, en effet. N’ayant jamais eu à le faire, j’aurais été incapable de parler de ces expositions de photos en anglais. Il s’agit d’un phénomène assez fréquent chez les migrants qui se produit au bout de quelques temps dans le pays d’accueil. La langue du pays d’accueil cesse d’être une langue étrangère pour devenir la langue seconde, et elle vient bousculer la place dominante de la langue maternelle devenue langue première désormais .
Cette intrusion peut être déstabilisante. Au début, il y a deux dictionnaires distincts – l’un pour ce qu’on appelait autrefois langue maternelle, et l’autre pour ce qu’on désignait comme langue étrangère. Progressivement, à force de fréquenter au quotidien ce qu’on appelle désormais la langue seconde, les choses se mélangent, et la petite musique de notre langue première, que nous avions l’habitude d’entendre, s’en trouve altérée. Au lieu de deux dictionnaires, il n’y en a qu’un seul, une sorte de dictionnaire situationnel tout terrain qui mélange les deux langues. On ne possède plus un mot et sa traduction en face à face, comme dans un apprentissage formel, mais une sorte de nébuleuse, faite de traits tirés à partir de deux origines et tissés ensemble, avec laquelle il faut vivre désormais.

Dans cette nouvelle organisation, et avec le passage du temps et des expériences nouvelles, des mots de la langue maternelle s’effacent pour se faire remplacer par leurs équivalents dans la langue étrangère. Ce phénomène s’appelle l’attrition linguistique: la perte non pathologique d’une partie ou de la totalité d’une langue chez un bilingue.1 Il se produit typiquement au niveau de l’individu migrant qui ne pratique plus sa langue maternelle comme dans son pays d’origine. L’attrition linguistique se remarque aussi chez les individus bilingues, ou des enfants nés dans des familles bilingues, lorsque, progressivement, ils adoptent et utilisent une variété de leur langue maternelle qui se rétrécit par manque de locuteurs nouveaux, et en raison de l’invasion des mots de la langue du pays d’accueil qui s’immiscent dans leur façon de parler.
Une langue peut en cacher une autre
Bien sûr, il est possible de résister à l’infiltration de la langue seconde. A ce moment-là, on se ferme à l’influence du pays d’accueil et on se replie sur la langue d’origine – une option qui est à portée de clic de nos jours par la magie du téléphone portable connecté facilement sur la langue première, quelle qu’elle soit et où qu’elle se trouve.
Je ne voulais pas de cela. Je ne voulais pas me replier sur l’anglais, ni sur les communautés, les clubs ou les activités en anglais qui se proposaient de temps en temps. L’intégration par le français me semblait incontournable et le repli sur la langue maternelle n’était pas une option. De nos jours, d’un point de vue linguistique, un migrant qui dispose d’un smartphone ne vit pas entièrement dans le pays d’accueil – ce qui implique un autre parcours d’apprentissage. A l’époque où le français est devenu ma langue quotidienne, au début de ma vie en France, le téléphone portable n’existait que sous forme du Starfleet Communicator dans la série Star Trek.2 Vivre à l’étranger voulait dire vivre sur une autre planète sans possibilité de retour à portée de main.
Comment je faisais pour entretenir mon anglais? En tant que professeur d’anglais langue étrangère auprès des adultes en entreprise, je parlais anglais essentiellement au travail. J’étais membre d’une équipe d’anglophones, des migrants et locuteurs natifs comme moi. Je gardais vivante ma langue maternelle grâce à mes cours, et au contact de mes collègues. Si notre statut de locuteurs natifs en anglais nous avait donnés un statut et du travail3, apprendre à bien parler le français était indispensable pour vivre heureux. Bien parler permettait de se faire prendre au sérieux, d’être respecté.
Parmi ces collègues, certains avaient fait des études de langues étrangères à l’université et disposaient d’un français plutôt riche. D’autres, comme moi, avaient appris le français à l’école et se contentaient de poursuivre l’apprentissage par la vie de famille avec nos conjoints, qui étaient souvent français, et le bain naturel de la langue au jour le jour. Tous mes collègues anglophones se trouvaient face aux mêmes questions difficiles mais essentielles : Est-ce que l’arrivée intense d’une deuxième langue finit forcément par en cacher l’autre, la maternelle? Est-ce qu’il est possible de gagner en francité sans perdre en anglicité? Est-ce que je suis à la hauteur des enjeux?
Accepter la petite musique de la langue étrangère
Mais, vous le savez désormais, dans le quartier de Toulouse où j’habitais, il y avait une galerie de photos. Et c’est là où j’ai trouvé mes premiers éléments de réponses pour apprendre à accepter la bousculade que me provoquait l’insistance de la petite musique du français.
Au moment de la découverte des expositions de photos en tant qu’expérience vécue en français sans le filtre de l’anglais, je commençais également à prendre conscience d’une sensation privée, un peu déroutante et de plus en plus fréquente : l’effacement de ma voix intérieure en anglais, à la faveur d’une voix intérieure en français.
Le français en question était loin d’être fluide, mais il me permettait de fonctionner. De toute façon, en voix intérieure, ce n’était pas un problème, parce qu’il n’y avait qu’un seul auditeur. Avec ce changement de langue de la voix intérieure, j’ai eu le sentiment de basculer dans une autre musique. Initialement, cela m’a fait tanguer. Puis, un jour, tandis que je regardais une exposition de photos, j’ai capté la voix d’un personnage de l’une des photos. Puis une autre dans la photo suivante. Et ainsi de suite. Toutes ces personnes s’exprimaient par la voix intérieure et en français. J’ai lâché. J’ai envoyé valser toutes mes réticences pour laisser venir les voix qui voulaient. C’était risqué, mais j’ai franchement senti un début de francité.
Avec le temps, j’ai compris que cette étrange oralité spontanée qui semblait venir des personnages des photos était, en réalité, ma propre voix intérieure qui s’exprimait en ce qui était en train de devenir ma langue seconde. De l’oral à l’écrit, j’ai franchi le pas, en rédigeant plusieurs textes courts – mes premiers écrits en français, plus ou moins réussis – sans d’autres buts que de m’habiller quelques instants de la langue et de la vie de ces personnages. Sans passer du tout par l’anglais pour m’exprimer, j’avais trouvé le moyen embrassé la francité sans avoir peur de perdre l’anglicité.
Aujourd’hui, je suis des deux langues, capable de tanguer et de valser. Parfois, les deux musiques se confondent. Autrefois, cela m’énervait. Maintenant, j’apprends à accepter ces choses-là comme elles viennent.

Pour aller plus loin
Inspiré d’une image par Alejandro Diez, un autre post sur ce blog part d’un texte écrit qui prend une photo comme point départ : A contre-courant : visages au cœur de la foule. Sommes-nous encore capables de penser par nous-mêmes? That is the question.
Le site du Centre Pompidou affiche Les bouchers mélomanes de Robert Doisneau et bien d’autres images de ce photographe à l’œil affuté.
Il existe aussi la page Facebook de l’Atelier Robert Doisneau qui publie une image par jour. Abonnez-vous pour découvrir les multiples recoins de son œuvre sans effort.
Une belle initiative de 2020 au Palais de la Porte Dorée, le musée de l’histoire de l’immigration à Paris, présentée sous le titre Apprendre la langue (et s’exprimer) par l’image.
Un rappel nécessaire au sujet de la tension qui existe entre la langue d’origine et la langue du pays d’accueil dans le parcours des migrants par le journal De facto de novembre 2024 intitulé Migrations : les langues sous silences?
Notes
- Source Wikipédia. ↩︎
- La série a vraiment inspiré le développement des premiers téléphones portables comme le rappelle cet article de 2021. ↩︎
- Autre sujet vaste que j’aborderai une autre fois. ↩︎



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