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Un homme accompagne un cheval
Le long d'une rivière
Ils avancent calmement
Parfaitement en rythme
Emboitant le pas
Vers l'épreuve ultime

Sous un pont de chemin de fer
Ils marquent un temps d'arrêt
Ils se surveillent
Tout en discrétion
Comme des partenaires
D'une vie de labeur

Jusqu'au passage du train
Tonitruant pile à l'heure
Les arcades tremblantes
Au croisement éclair
De cheval de fer sur cheval de chair
Les nerfs en boule

Le cheval de chair bouge à peine sa tête
Le fait du fracas noté
Tout juste troublé
S'ébrouant pour la forme
Dans une fierté partagée
De celui qui sera l'ami des deuils

Un grattage de garrot
Un mot à l'oreille puis disparus

Un mot dans votre oreille

Ce poème a vu le jour pour la première fois sous forme d’un conte improvisé à l’oral qui a surgi au cours de bavardages entre amis, lors d’une fin d’après-midi ordinaire, où il était question entre nous de la possibilité de la génération spontanée d’une narration. Sans prévenir, un homme accompagné d’un cheval s’est présenté dans mon esprit. Je l’ai dit. En parlant, j’ai dit la suite en suivant l’homme et son cheval jusqu’au pont, où l’histoire s’est déroulée toute seule.

Ce récit m’est revenu sans cesse les jours suivants, comme s’il ne voulait pas me lâcher. A force d’y être confronté, je me suis rendu compte qu’il était, en réalité, l’écho d’un anecdote raconté par ma mère au sujet de nos ancêtres irlandais, éleveurs de chevaux dans le comté de Cork. Ne les connaissant pas, il nous a fallu croire cette histoire sur parole. C’était bien la même qui me taraudait. Alors, pour m’en libérer, je l’ai notée par écrit. J’avoue que la marche le long d’une rivière est peut-être de mon invention, mais notre mère nous avait bien dit que, dans sa famille, ils amenaient certains chevaux à l’épreuve des nerfs sous le pont du chemin de fer à l’heure du passage du train. En ces années où l’espérance de vie était bien plus courte, il y avait une forte demande pour des chevaux calmes chez les croque-morts qui recherchaient des individus capables de se tenir tranquilles entourés des pleurs et de la détresse lors d’obsèques.

En écrivant la version finale de ce poème pour le partager ici, je ne ressens aucune nostalgie pour ce temps révolu, puisque le lien de la mémoire orale transmise me suffit. Je me demande plutôt où sont passés ces savoir-faire de nos jours : savoir repérer chez un autre être vivant la capacité d’absorber le chagrin d’autrui, faire développer ce don si particulier afin de le mettre au service de la communauté. On ne peut pas imaginer que de telles compétences aient disparues. Tout comme l’expression de la reconnaissance par un grattement de garrot plutôt qu’une caresse : sommes-nous encore en capacité d’inventer ou de pratiquer de tels langages adaptés aux besoins de nos interlocuteurs, aussi différents de nous soient-ils? Ce potentiel continue d’exister quelque part. A nous de le détecter et de le faire vivre.

En attendant, étant arrivé en fin de grattage, je vous dis merci d’avoir partagé ce bout de chemin. Bonne continuation.


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