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Je n’ai aucun souvenir d’avoir appris l’anglais en tant que tel. Il s’agit de ma langue maternelle, une simple donnée de vie dans une famille où nous n’avions pas d’autres langues en commun. Les années passant, l’anglais est devenu un objet que j’arrive à scruter en tant que langue étrangère; c’est-à-dire, un lieu que je peux visiter, explorer, utiliser, quitter et retrouver selon mes besoins. A moins que l’anglais n’était déjà une langue étrangère depuis le début sans que je le sache?

Comment est-ce que l’anglais arrive à se transformer de langue familière en langue étrangère? Au moment où j’écris ce texte, il y a 400 millions de personnes dans le monde parlent l’anglais comme première langue, et 1,1 milliards de plus pour lesquelles l’anglais constitue une langue seconde ou étrangère. L’anglais est la langue officielle dans 57 états souverains et la langue de travail dans 15 autres pays. Et ce n’est pas tout. Lorsque les membres de l’un des groupes d’anglophones pré-cités se mettent à parler l’anglais entre eux ou avec les membres d’un autre groupe, ils influencent et sont influencés mutuellement par l’anglais de leurs interlocuteurs. Le résultat de tels mélanges de variétés d’anglais dépasse l’entendement. Il y a beaucoup de versions de la langue anglaise dans le monde qui, par échange et par frottement, évoluent constamment pour faire en sorte qu’une langue familière peut continuer à nous échapper au point de rester résolument étrangère.

Dès l’enfance j’étais attiré par la musique de la langue, particulièrement dans sa forme orale. Bien sûr, quand je dis langue, je veux dire l’anglais. J’adorais la diversité des accents, que j’essayais d’imiter, tout en cultivant un certain goût pour les jeux des mots et une oreille sensible à la narration. Il était très clair dans mon esprit que, même si tout le monde partageait la même langue à la maison, à l’école, dans notre quartier et dans le monde au sens large, chacun l’utilisait à sa façon. Ce constat m’a permis de toujours être capable de repérer les utilisations caractéristiques ou atypiques de la langue chez des autres. C’était comme si je pouvais voyager dans un pays étranger sans avoir à apprendre une autre langue, car il suffisait de m’ouvrir aux variétés de celle que je connaissais déjà.

Apprendre à distinguer l’étranger du local

A quel age est-ce qu’on apprend la distinction entre le local et l’étranger d’une langue? Dans une étude publié en 2019 par l’Université d’Essex en Angleterre, Ella Jeffries démontre qu’avant l’age d’être scolarisé un enfant britannique est capable de classer des locuteurs en fonction de leur accent régional. Notre oreille se forme très tôt et nous permet d’identifier non seulement les personnes qui parlent comme nous, mais également les personnes qui parlent différemment. Nous sommes même capables de les classer dans des groupes avec d’autres locuteurs qui parlent comme eux. Cette géographie sonore constitue une carte mentale d’accents qu’exploite l’imitateur au moment de s’amuser en parlant avec un accent venu d’ailleurs.

Le familier se transforme en l’étranger
Photo de Darius Bashar sur Unsplash

Cette capacité de différenciation, lorsqu’elle est exploitée dans un contexte d’apprentissage, peut aider des élèves à améliorer et à enrichir leur maitrise d’une langue parce qu’elle permet de changer de codes en fonction des besoins de la situation d’énonciation. Cela affecte le choix des mots à employer mais également le ton, le registre et la grammaire liés à l’intervention. Le fait que la BBC propose sur son site des pages d’activités qui permettent aux enfants de 7 à 9 ans d’explorer les différences entre l’anglais standard1 et l’anglais non-standard, souligne à quel point la capacité à différencier est considérée comme un atout majeur dans la vie d’un anglophone. Les individus ne sont plus limités par une façon de s’exprimer par défaut, ils sont capables de s’adapter en fonction du contexte social dans lequel ils s’expriment.

S’agit-il d’imposer subtilement l’anglais standard dès l’enfance? Est-ce que c’est le modèle qui doit l’emporter à tout prix pour bien parler l’anglais? Selon Peter Trudgill, un sociolinguiste britannique qui fait référence dans ce domaine, l’anglais dit standard, loin d’être la référence, n’est qu’un dialecte, une version de la langue parlée par des personnes qui sont membres d’un même groupe : « Standard English is not the English language but simply one variety of it. »2

Rencontres avec d’autres variétés de l’anglais

Dans deux autres posts en anglais sur ce blog j’ai écrit au sujet de rencontres précoces avec l’anglais dans des situations orales. Le premier post raconte l’observation d’un joueur de cartes dans la rue à Londres qui incite une foule à parier sur l’identité d’une carte cachée : cet homme semble commander le regard de chaque spectateur grâce à un débit de paroles finement maitrisé. L’autre post restitue le souvenir des stratégies orales de vente captées sur un marché populaire qui opèrent sur les acheteurs comme par magie.

Je me demande bien ce que je cherchais dans de telles situations et pourquoi je m’en souviens encore aujourd’hui. Il s’agissait, à chaque fois, d’une rencontre avec une variété de la langue en dehors de la norme, et qui contrastait avec celle que je connaissais à la maison, à l’école où dans mon quartier. Je vois bien désormais que cet attrait d’enfance pour des variétés alternatives de l’anglais m’a certainement aidé à faire la transition vers le métier de professeur d’anglais comme langue étrangère et étonnante, comme langue désirée et déroutante. C’était un monde où je me suis senti tout de suite à ma place.

Pourquoi est-ce que je m’y suis attardé en tant qu’enfant? J’aurais pu passer à côté, mais je ne l’ai pas fait. Je m’y suis arrêté, je l’ai regardée de plus près et j’ai eu besoin d’assimiler ce que j’y ai trouvé. J’ai eu une expérience semblable à l’université quand j’ai découvert l’histoire des origines de la langue anglaise où j’ai appris comment le mélange entre le local et l’étranger était présent dès les origines lointaines. Cette découverte m’a équipé pour mieux vivre mes rencontres à venir avec des versions de l’anglais, langue parfois très étrangère, que chacun de mes élèves allait tenter de construire en cours de son apprentissage.

Langue maternelle, langue paternelle

En fin de compte, peut-être que cette attirance pour des versions alternatives de l’anglais n’était rien d’autre qu’une recherche de variantes par rapport au modèle de la langue proposé à la maison. En effet, la langue des deux parents a forcément une influence majeure sur l’acquisition chez leurs enfants. La suite de cette investigation passe par un profilage des sources et caractéristiques de l’anglais que parlaient mes parents.

Les deux articles sont déjà disponibles ici : l’un au titre d’Anglais langue maternelle, et l’autre d’Anglais langue paternelle.

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  1. Il n’y a pas d’équivalent de l’Académie française pour l’anglais qui aurait une autorité normative, même contestée, sur la langue. Pour un rappel rapide des paramètres de l’anglais standard, voici la page Wikipédia à ce sujet. ↩︎
  2. « L’anglais standard ne constitue pas à lui seul la langue anglaise mais simplement l’une des variétés. » Cité dans son article : Standard English : what it isn’t. ↩︎