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Contemplez le mot étranger un instant et dites-le. C’est un mot qui peut être dur ou doux selon la manière de le dire et en fonction des intentions du locuteur. En anglais cela se dit foreigner (le nom pour désigner un étranger) ou foreign (l’adjectif). J’ai pris conscience de l’existence du mot foreign pour la première fois à l’age de 5 ou 6 ans. Je m’en souviens très bien.
Les crayons avec lesquels nous apprenions à écrire avaient tous le mot foreign inscrit en lettres dorées en haut du corps en bois vert sombre qui entourait la mine. Nous apprenions également à lire à cet age1, et nous arrivions de mieux en mieux à déchiffrer les mots nouveaux tous seuls. Je n’ai pas remarqué foreign tout de suite, étant très certainement plus préoccupé par le fonctionnement de l’autre bout du crayon mais, une fois le mot perçu, il m’a fallu en savoir plus.
Je me me suis demandé si mon crayon était le seul à porter la marque foreign. En regardant autour de moi, j’ai vu que l’insigne foreign se trouvait sur tous les crayons. Lorsque j’ai pu le faire, j’ai interrogé la maitresse à ce sujet, écorchant très probablement la prononciation de ce mot étrange en route : « Madame, pourquoi il est écrit foreign sur tous nos crayons? » La réponse qui m’est restée en mémoire est factuelle : « C’est parce que le crayon a été fabriqué à l’étranger et non pas en Grande Bretagne.«
D’accord. N’empêche que ce mot me semblait être tout même plutôt étrange, pour ne pas dire bizarre. C’était le g muet qui m’interpellait, une anomalie qui serait le secret de la longévité de foreign comme invité dans des contrôles d’orthographe sans nombre à venir. J’allais devoir attendre quelques années et l’étude de l’histoire de la langue anglaise avant d’apprendre que foreign était un mot étranger. Un mot migrant venu du français aux alentours de 1300 à partir du mot forain qui désignait une personne venant de l’extérieur d’une communauté, née ou venant d’ailleurs.2
En plus, il se trouve que l’orthographe en anglais de foreign fut forain ou bien forein jusqu’au 16ème siècle, où le mot a eu l’honneur de l’ajout royal d’une lettre g par analogie avec sovereign – même si le g muet de ce dernier vient de reign, lui-même dérivé du mot latin regnum où la lettre g est sonore.
Écrire avec un crayon venu de l’étranger
Pendant les trois premières années à l’école primaire, nous écrivions presque exclusivement avec nos crayons venus de l’étranger, passant très progressivement vers l’encre par d’étranges plumes venues d’un autre âge. Nos crayons étaient des outils de base distribués en classe avec leurs corps en bois à trois côtés afin de fournir une surface à chacun des doigts engagés dans l’acte d’écrire, limitant ainsi la sensation de fatigue aux jeunes mains.

Apprendre à écrire avec confiance implique une pratique nécessairement régulière. Pour réussir à maîtriser la forme, il faut non seulement savoir tenir son crayon, mais également poser les mots sur la ligne, tout en maintenant la forme et la taille de chaque lettre. Quant au fond, un écrivain se doit de trouver des choses à exprimer et la manière de le faire afin d’en faire rayonner le sens par des phrases de sa fabrication. Il y a quelque chose d’étrange dans le résultat de ce processus : née ailleurs dans l’esprit de l’écrivain, une idée se trouve d’un coup tracée sur la page, accessible à tout membre de la communauté des lecteurs, même en l’absence de l’auteur.
Nous avions des moments dédiés à l’écriture libre dans notre journée lors du noircissement des pages de ce que nous appelions notre Busy Book : un petit cahier d’écriture dont le contenu était décidé entièrement par nous-mêmes, avec pour seule consigne de remplir au moins une page par séance. Il s’agissait d’une activité rituelle avec un temps de distribution par l’institutrice, de réflexion et de rédaction par nous-mêmes, puis de ramassage. De manière inattendue, le Busy Book de mes 6 ans m’est revenu parmi des objets récupérés de chez mes parents à la suite du décès de ma mère. Ainsi j’ai découvert que, d’une part, ma mère avait conservé un cahier que j’avais abandonné et oublié depuis longtemps, et d’autre part, qu’il existait un échantillon improbable de mes premiers écrits.
J’ignore ce qu’il y avait dans le Busy Book de mes camarades. En ce qui me concerne, il s’agissait d’une sorte de blog qui racontait la météo du jour, mes activités, des choses vues ou entendues à propos de la vie en famille ou à l’école. A 6 ans, on ne se perçoit pas comme utilisateur de la langue. On essaie tout simplement de prendre son temps et de profiter du moment. Mais je détecte dans ces textes les prémices d’une pensée en formation. L’existence de ce blog que vous êtes en train de consulter prouve qu’écrire reste un acte central pour moi aujourd’hui, il est donc émouvant de pouvoir relire aussi mes premières tentatives de maniement de la langue anglaise qui partagent des idées et des événements pensés ailleurs qui ont réussi leur migration vers la page – pour ensuite traverser les années pour arriver ici. Tous les textes sont en anglais, et tous ont été rédigés avec un crayon portant la marque foreign. Est-ce bien moi qui a écrit tout ça? Ou bien le crayon? Mmm. Il va falloir cogiter un peu pour bien répondre.
Il y a étranger et étranger
Dans ce qui sera une série de posts, j’aimerais explorer le sens que je peux attribuer au terme étranger par le biais de situations et d’expériences liées aux langues, à l’apprentissage, à l’enseignement et aux voyages.
Le récit d’innocence que vous venez de lire ouvre une série sur la thématique de l’étranger. Le récit d’expérience qui constitue la suite de la série est déjà disponible ici.
- Au Royaume-Uni, encore aujourd’hui, l’enseignement obligatoire commence l’année des 5 ans. ↩︎
- Au départ, il n’y a pas de différence en français entre étranger et étrange selon l’article Etranger : détour par l’hsitoire d’un mot : « Dès l’époque latine, on a construit sur extra un adjectif dérivé : extraneus, qui, par une évolution phonétique normale, a abouti à estrange, puis à étrange. Au Moyen-Âge, étrange a couramment le sens d’étranger. » ↩︎


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