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Migrant, immigré, étranger. Ces termes font partie de mon vécu désormais. Dans une vie passée en grande partie à l’étranger, j’ai compris surtout que, s’agissant de personnes, il y a étranger et étranger.

En tant qu’Européen à la peau pâle, j’étais un migrant et un immigré invisible à mon arrivée en France en avril 1981 quand je m’y suis installé de manière durable. Au début, je restais un étranger invisible du moment où je ne parlais pas, mon français étant assez basique. Deux incidents pourront servir d’exemples de cette invisibilité.
Un jour, alors que je faisais la queue au commissariat de quartier pour le renouvellement de mon permis de résidence aux côtés des autres immigrés, qui étaient majoritairement des Maghrébins et tous plus âgés que moi, un fonctionnaire de police m’a invité à monter en tête de queue pour compléter mes démarches. A l’époque, je travaillais dans le bâtiment, donc je me sentais parfaitement à ma place dans le queue avec des personnes qui ressemblaient aux collègues que je voyais tous les jours sur les chantiers. Quand j’ai demandé la raison pour laquelle j’avais doublé les personnes qui étaient devant moi à l’entrée, on m’a dit que la procédure était plus simple en ce qui me concernait.1 C’était peut-être le cas, mais je n’en étais pas entièrement convaincu. A la sortie, passant sous les regards silencieux de tous ceux que j’avais doublés et qui secouaient la tête en me voyant repartir déjà, j’avais la forte impression que, si nous étions tous des étrangers, il y a avait tout de même étranger et étranger.
Des années plus tard, lors d’une campagne électorale en France, deux militantes d’un parti politique m’ont tendu un tracte. N’étant pas en accord avec les idées de leur parti, j’ai tenté de leur rendre le tracte en disant que je ne votais pas. Leur réponse était immédiate : elles m’ont dit que voter était mon devoir. Mais non, j’expliquais, je ne pouvais pas voter : j’étais un immigré. De manière un peu désinvolte, peut-être avant de mesurer la portée de ces propos, l’une des militantes a répondu que je n’avais pas l’air d’un immigré. Au nom de tous ceux qui ne pourraient jamais répondre à ce genre de remarque, j’ai demandé si elles pouvaient me dire à quoi ressemblait un immigré. Puis, j’ai rendu le tracte électoral avant de rajouter qu’il y avait beaucoup d’immigrés qui leur ressemblaient, qui me ressemblaient, et d’autres encore qui ne nous ressemblaient pas et qui n’étaient pas des immigrés. Et que, même si je pouvais voter, ce ne serait certainement pas pour leur parti! Mon indignation était français, mais j’ai rarement était aussi fière de mon statut d’étranger.
Changer de regard
Il y a étranger et étranger partout dans le monde, bien sûr. Rares sont des individus dont la nationalité ou l’apparence n’ont pas affecté le vécu d’un passage au contrôle d’une frontière ou d’une balade dans la rue en tant que touriste lors d’un voyage à l’étranger.
En avril 2025, je souffle les 44 bougies de ma vie en France. Tout n’est pas mauvais, loin de là. Aujourd’hui, on remarque encore que je viens d’ailleurs par mon français qui, bien que fluide et performant, porte toujours des inflexions importées depuis l’anglais, ma langue maternelle. Quand j’avoue mes origines britanniques, la réaction n’est jamais hostile mais plutôt caractérisée par un amusement bienveillant, assorti d’une curiosité quant aux circonstances qui m’ont amené en France. Sans oublier des condoléances au sujet du Brexit. Les mots migrant et immigré ne font jamais partie de la conversation.
En revanche, dès qu’on regarde la société dans son ensemble, la fréquence avec laquelle les termes migrant et immigré sont employés en rapport avec le conflit, le rejet et même la mort m’incite à changer de regard sur mon statut d’étranger dans ce monde nouveau et glaçant.

J’ai effectué un bon bout de chemin avec le mot étranger comme compagnon de route en raison de mon métier de professeur d’anglais langue étrangère. C’est le lieu où l’étranger en moi est le plus visible, et je peux pourtant affirmer qu’être un professeur anglophone natif dans un pays étranger est souvent une qualité a priori qui impose un certain respect aux autres, avant même d’avoir enseigné quoi que ce soit.
Ceci pose une question fondamentale : Est-ce que l’anglais constitue pour moi plutôt une langue propre ou une langue étrangère? C’est le sujet de l’article suivant.
Pour aller plus loin
Dans cette suite de publications, sous le titre générique Affaires Étrangères, j’explore ce que le terme étranger signifie pour moi au travers de différentes situations et expériences en rapport avec la langue, l’apprentissage, l’enseignement et les voyages. L’ensemble des articles est disponible ICI
- Administrativement parlant, il s’agissait apparemment d’une différence entre immigrés européens et non-européens. Mais en termes de solidarité entre personnes faisant le même travail mais ne recevant pas le même traitement par la police, je me suis senti très mal à l’aise dans cette situation. ↩︎


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