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Un petit saut au pays des Grands Bretons? Jusqu’à récemment, rien de plus facile. Il suffisait de prendre un avion, l’Eurostar ou même embarquer abord d’un bon vieux ferry. On pouvait même décidé d’y travailler ou d’y habiter. C’était l’Europe. Le Brexit a changé tout ça.
Je reprend le fil de la section Affaires Etrangères du blog avec ce témoignage à propos d’un voyage récent au pays de mon enfance. Pourvu qu’il vous aide à mieux vous préparer pour le jeu d’obstacles qui vous attend si l’envie vous prend d’aller outre-Manche.
Shakespeare ou Marianne?
En tant que Franco-britannique, j’ai deux passeports, mais j’ai l’habitude de voyager avec mon passeport français. C’est un choix affectif que j’assume pleinement : j’ai obtenu la nationalité française après une longue procédure administrative, je vis en France, et le français est la langue que je parle au quotidien. J’utilise aussi ce passeport français quand je voyage en couple, parce que mon épouse est française, et le fait de voyager avec la même nationalité tous les deux nous donne le même parcours lors des contrôles, sans que nous soyons séparés ou traités différemment.

Cependant, avec l’application des nouvelles règles à propos des étrangers voyageant vers le Royaume Uni depuis avril 2025, tous les non-Britanniques 1 sont obligés d’enregistrer leur passeport avant le départ et de demander une autorisation de voyage électronique ou ETA. Cette autorisation est valable 2 ans, et elle donne aux visiteurs le droit de séjourner jusqu’à 90 jours sur une même période de 180 jours. Son prix est fixé à £16, soit environ 19 euros.2 Alors, est-ce qu’il vaut mieux voyager Français et payer pour le privilège? Ou voyager Britannique et gratuit?
Je n’avais pas vraiment envie de payer le prix d’un visa pour me rendre dans mon pays natal, puisque je suis titulaire d’un passeport en cours de validité émis par le pays en question. Par curiosité, j’ai même tenté de m’enregistrer en tant que simple Français, mais je me suis fait rattraper par la question sur mes « autres nationalités » éventuelles. J’ai donc dû accepter, contrairement à mes habitudes, de voyager avec mon passeport britannique. Voici le récit court de mon passage aux frontières.
A LA FRONTIÈRE ENTRE SHAKESPEARE ET MARIANNE
Au guichet du contrôle des passeports à la frontière franco-britannique le jour du départ, je suis redevenu Britannique. Cela fait bizarre. Au guichet, après une attente raisonnable, je présente mon passeport – celui qui se distingue par un portrait de Shakespeare en filigrane qui protège l’intégrité de ses pages en cas de tentative de contre-façon.
Je dépose mon passeport britannique dans le tiroir, que je referme ensuite afin de transmettre ce document au policier des frontières. Il le récupère, l’ouvre, regarde la photo, me regarde pour confirmer l’identité, puis pose le passeport sur le scanneur. Ensuite, il tourne les 30 pages, une à une, méthodiquement. Puis, il recommence, pour tout inspecter une deuxième fois. Chaque page fait l’objet d’un regard attentif. Ensuite, il lève les yeux, passeport en main, et me dit : Vous habitez en France mais il n’y a pas de tampon de résidence sur votre passeport. Je confirme. Il reprend : Est-ce que vous avez un autre titre de séjour?
Heureusement que j’ai mon autre passeport, celui qui est protégé de toute contre-façon de ses pages par le filigrane de Marianne, symbole de la République française – un document que j’ai décidé d’emporter avec moi au dernier moment. Je le lui montre. Je n’ai que mon passeport français. Est-ce qu’il peut le voir? Bien sûr. Je le dépose dans le tiroir qu’il glisse vers lui. Je me rends compte qu’il tient en main mes deux passeports. Je n’ai jamais confié les deux à une même personne en même temps. Est-ce qu’il y a un problème? Je pose la question dans l’espoir qu’il n’y en ait pas, mais je pose la question malgré tout. Il scrute le passeport. J’ai la double nationalité, lui dis-je, formulant l’évident mais ayant besoin de dire quelque chose. Aucun problème, Monsieur. Il me rassure. Tout va bien. Seulement, si vous n’aviez que le passeport britannique, il aurait fallu un tampon pour valider votre résidence en France. C’est ce que je cherchais, mais il n’y avait aucun tampon. Je vous souhaite un bon voyage.
Je récupère mes deux passeports et traverse la frontière. Je raconte cette histoire ici en français. Mais en quelle langue avons-nous parlé, le policier et moi? Malgré tous mes efforts, je n’arrive pas a m’en souvenir.
Au retour du Royaume Uni en fin de séjour, je me présente avec mes deux passeports au contrôle. J’ai changé de ton : J’ai la double nationalité et j’imagine que vous devez vérifier les deux passeports. Le policier des frontières me dit : Non, uniquement le passeport français.
Il le prend, l’ouvre et le regarde, me regarde pour vérifier l’identité, puis passe le document au scanneur. Il me rend les deux passeports. Je suis intrigué : Vous n’avez pas regardé le passeport britannique? Il sourit. Inutile, Monsieur. Avec le passeport français, vous n’avez pas besoin de tampon. Ah oui, le tampon.
Britannique en quittant la France, et Français au retour, mais les deux en permanence.
C’est quoi une frontière?
La frontière est « une limite fixée par traité entre deux états ». Lors de mon voyage, je l’ai vécu comme une zone tampon, une zone de l’entre-deux. Mais une frontière peut être perçue de manières différentes.
Pour les travailleurs frontaliers qui font des allers-retours entre deux pays au quotidien, ce qui compte à la frontière c’est que tout ce passe comme d’habitude, quels que soient le jour et l’heure, sans retards ni perturbations.
Pour les migrants, souvent porteurs de traumas, le passage aux frontières est le point de bascule entre la vie d’avant, celle du lieu familier qu’ils quittent, et la suite espérée du voyage vers la nouvelle vie au pays étranger qui constitue la destination finale. Il faut réussir la traversée, même si elle est difficile, et parfois au péril de sa vie.

par Kit (formerly ConvertKit) sur Unsplash
Mais même les voyageurs ordinaires, comme des touristes, peuvent se méfier de certains pays par peur de devoir faire face à un passage de frontière difficile, lors d’un contrôle d’identité tendu ou d’un passage en douane désagréable. Sans s’être mises dans l’illégalité, ces personnes peuvent redouter le moment où une voix intérieure va se mettre en route pour déclencher l’angoisse : Est-ce que j’ai tous les bons documents? Et si je ne comprends pas ce qu’on me dit? Pourvu que je ne sois pas retenu pour un interrogatoire approfondi … Le pays peut être tout à fait désirable, mais le passage de la frontière beaucoup moins.
D’un point de vue politique, et à l’échelle mondiale, nous vivons des temps imprévisibles en ce qui concerne les frontières. Dans son discours fleuve devant l’assemblée des Nations Unies à New York le 23 septembre dernier, le Président des États-Unis a affirmé : « il est temps de mettre un terme à l’expérience ratée des frontières ouvertes. » Il semblait faire référence à la tension entre, d’une part, l’idéal européen de la libre circulation qu’il condamne et, d’autre part, le rejet de migrants et même d’étrangers au sens large que son propre discours alimente en permanence. Il a également qualifié d’ennemis de l’intérieur certains de ses propres concitoyens qui vivent légalement dans le pays mais qu’il semble considérer comme des indésirables puisque leurs idées ou leurs attitudes sont contraires aux siennes.
Changement de règles à la frontière du Royaume Uni
En 2025, une frontière n’est plus simplement une limite fixée par un traité entre deux états : elle est devenue un point de contrôle que personne ne traverse sans une autorisation vérifiée et validée. Le Royaume-Uni est un cas particulier de ce point de vue. Il s’agit d’un pays insulaire, composé d’iles et d’archipels, donc un pays dont toutes les côtes constituent des frontières accessibles par voie maritime. Cela fait une sacrée zone à contrôler et à vérifier.
Pays membre de l’Union Européenne depuis 1973, le Royaume-Uni a quitté l’UE avec la mise en application du Brexit le 31 janvier 2020, dans le but de reprendre le contrôle de ses lois, de son budget et de ses frontières. Conçu entre d’autres choses pour empêcher l’immigration non-désirée, le Brexit a paradoxalement fini par créer un appel d’air inattendu aux migrants. Beaucoup sont venus, en toute légalité, notamment de l’Inde et du Pakistan, désireux d’avoir accès à un pays désormais délaissé par une main d’œuvre bon marché d’origine européenne, puisque, aidés par une diaspora indo-pakistanais déjà sur place, ils pouvaient également vivre et travailler en prenant appui sur des réseaux communautaires. Beaucoup d’autres migrants ont tenté de prendre les chemins illégaux en payant des passeurs pour tenter de traverser la Manche avec la multiplication de small boats, ces embarcations fragiles surchargées de passagers – 46,000 en 2022 – pour fuir le chaos de pays tels que l’Afghanistan, l’Iran, ou l’Érythrée. La situation est devenue tellement explosive qu’une solution politique et sécuritaire s’imposait.

Sans vouloir adopter vis à vis des migrants les positions des extrémistes de ceux qui avaient voté pour le Brexit, le gouvernement travailliste de Keir Starmer, élu en 2024, a néanmoins décidé d’introduire une première mesure pour identifier qui entrait, circulait et travaillait dans le pays. Ainsi, depuis le 2 avril 2025, une nouvelle règle oblige tout voyageur étranger à se munir préalablement d’une autorisation de voyage électronique, plus connue sous l’acronyme d’ETA3. Il s’agit de déclarer son identité et sa nationalité, passeport à l’appui, pour obtenir le droit ou non d’entrer au Royaume-Uni.
La situation des Britanniques qui souhaitent voyager en France, par exemple, est plus facile. La contrainte d’un maximum de 90 jours de séjour pour une même période de 180 jours reste équivalente à celle imposée aux Français souhaitant aller en Angleterre, mais ce privilège est gratuit! Comme l’explique le site web du gouvernement britannique, « Vous pouvez voyager sans visa dans toute l’Espace Schengen4, dont la France fait partie, pour une période jusqu’à 90 jours sur une même période de 180 jours »5. Ceci veut dire que les Britanniques ne paient rien si leur séjour est de moins de 90 jours, et ce principe est valable quel que soit le pays parmi les 29 états membres de l’Espace Schengen où ils se déplacent.
La deuxième mesure va plus loin en imposant une carte d’identité obligatoire dans un pays qui n’en avait pas.
Annonce historique de l’introduction d’une carte d’identité au Royaume Uni
Le 26 septembre, le gouvernement britannique a annoncé l’introduction de la BritCard, une carte d’identité digitale pour tous les résidents au Royaume-Uni – non seulement les citoyens britanniques mais toute personne vivant de manière prolongée dans le pays. Cette nouvelle carte oblige tout le monde à s’enregistrer auprès des autorités et, selon Keir Starmer, « va rendre plus difficile le fait de travailler illégalement » et « sécuriser les frontières » tout en réduisant l’attractivité du pays pour les clandestins6.
La BritCard ne remplacera pas le passeport parce que, selon le site du gouvernement dédié à la présentation de la nouvelle carte d’identité digitale, « les démarches aux ports et aux aéroports de par le monde exigent la présentation d’un passeport physique lors de l’arrivée dans un nouveau pays. » 7
Pour l’instant je garde mes deux passeports. En cas de changement, je vous donnerai des nouvelles.
Notes
- Les Irlandais, citoyens de l’UE, font exception à cette règle. Tout comme les élèves de l’UE qui voyagent vers le RU dans le cadre d’échanges scolaires. ↩︎
- En cas de projet de voyage au Royaume Uni en tant qu’étranger on vous proposera certainement l’appli gratuite ETA UK pour faire votre demande par la magie du téléphone. L’application à l’air simple, et elle fonctionne bien jusqu’au paiement où il y a souvent des refus de carte bancaire. Il y a de multiples témoignages en ligne de la part de personnes si inquiétées par des refus répétés de leurs cartes – elles imaginaient que ces refus pouvaient aboutir au blocage pur et simple de leurs cartes bancaires – qu’elles ont même renouvelé leur demande de visa en présence de leur conseiller bancaire … pour constater que cette présence n’empêchait en rien un nouveau refus de paiement. Certains voyageurs ont été si exaspéré par cet obstacle qu’ils ont annulé leur projet de vacances en Grande Bretagne pour changer de destination vers un pays sans besoin d’autorisation ou de visa. L’avis général des vétérans de la bataille pour payer son ETA semble être qu’il vaut mieux laisser de côté l’appli téléphone et préférer faire sa demande sur un ordinateur portable de la vielle école. Il suffit de se connecter sur le site UK ETA – tout en anglais, vous vous en doutez – et de chercher la section Apply for an ETA (faire une demande d’ETA) et puis de choisir l’option Apply online (faire la demande en ligne). Ensuite le site va proposer à plusieurs reprises de télécharger l’application pour faire votre démarche sur téléphone, mais il faut refuser et persister dans le refus jusqu’à la page d’accès à la demande en ligne. A partir d’ici il suffit de suivre les instruction et de payer à la sortie. ↩︎
- Electronic Travel Authorisation ↩︎
- La page du Parlement Européen rappelle les principes de fonctionnement de l’Espace Schengen. ↩︎
- Texte d’origine : « You can travel without a visa to the Schengen area, which includes France, for up to 90 days in any 180-day period« . ↩︎
- Source MSN ↩︎
- Texte d’origine : « The processes at airports and ports around the world require a physical passport to be presented when you arrive in a new country. » ↩︎
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