Les métiers de l’audiodescription
Enfant, je rêvais de pouvoir m’asseoir au premier rang dans la grande salle de cinéma où j’allais tous les samedis matins pour deux heures d’aventures et de dessins animés. Le public étant nombreux, les salles étaient souvent remplies, avec des centaines de personnes pour certaines séances. Il fallait pouvoir vendre chaque place et, même au premier rang, on était suffisamment loin de l’écran pour garder le sens de l’émerveillement devant la beauté du spectacle. Je peux vous dire que le samedi matin, tous les enfants se ruaient sur les premiers rangs. Il fallait se lever tôt pour pouvoir s’y asseoir!
De nos jours les salles de cinémas que je fréquente sont bien plus petites et rarement pleines à toutes les séances. La première rangée de sièges est souvent évitée par les spectateurs car jugée un peu trop près de l’écran et y être assis peut s’avérer un moment difficile à vivre. Mais quand un film marche et qu’il n’y a plus d’autres places de libres, on est bien obligé d’accepter quelques souffrances si on ne veut pas se voir obligé de revenir pour une autre séance.
Dans Regarder un film de trop près, je raconte l’expérience récente d’une séance passée à quelques mètres d’un écran de cinéma. L’assaut des images magnifiées et parfois difficilement supportables en raison de leur intensité m’a obligé à trouver des stratégies pour tenir la distance – en détournant parfois le regard, ou simplement en fermant les yeux. Il me semble maintenant que cette expérience peut être comparée à celle d’un aveuglement temporaire choisi. Par extension, cette observation a déclenché le besoin de comprendre le dispositif qui est censé compenser l’absence d’images chez les non-voyants, c’est à dire l’audiodescription.
L’audiovision, ou l’audiodescription, est un ensemble de techniques qui permettent de rendre des films, des spectacles ou des expositions, accessibles aux personnes déficientes visuelles grâce à un texte en voix-off qui décrit les éléments visuels de l’œuvre.
Association Valentin Haüy – Avec les aveugles et les malvoyants
Audiodescripteur – un métier complexe et essentiel
Chez les voyants, quand les yeux ne regardent pas, les oreilles prennent le relais et, si la nature du son nous alerte, nous pouvons toujours allumer l’image pour tourner notre visage vers la source afin de vérifier par nos yeux ce que nos oreilles entendent.
Chez les non-voyants, les oreilles marchent généralement très bien, mais comment vérifier un son entendu de plus près? Pas question d’allumer l’image. Pour vérifier quelque chose que les oreilles captent, une personne déficiente visuelle détourne son visage légèrement de la source du son pour mieux tendre l’oreille vers elle.
Les professionnels de l’audiodescription aident les mal-voyants à regarder un film en leur prêtant leur voix aux images afin que d’autres arrivent à voir le film de leurs propres oreilles.
J’aimerais aborder ici différents aspects du métier de l’audiodescripteur que l’ONISEP1 qualifie de complexe et essentiel. Après un rappel de ses origines historiques, je vais énumérer les différentes étapes dans la transformation de la version initiale en un film en une Version Audiodécrite ou VAD. Il sera question du regard du descripteur, des contraintes que celui-ci subit dans la production de sa narration de l’image, pour terminer par un exemple de la réalisation de l’enregistrement de la piste audio finale en studio. A la sortie de la lecture, j’espère que vous comprendrez mieux pourquoi on dit qu’il faut une heure de travail pour audiodécrire une minute de film.
Et pour vous mettre dans l’ambiance, prenez quelques instants pour visionner C’est quoi au juste, l’audiodescription? pour vivre en direct la différence entre la version audiodécrite et version originale d’un même court-métrage.
Les débuts d’un dispositif
Le dispositif qui deviendra l’audiodescription est crée par Gregory Frazier, enseignant de l’Université de San Francisco, lorsqu’il était étudient en Master en 1974. Il prend conscience que les aveugles sont exclus du plaisir de vivre pleinement la diffusion d’une émission de télévision sauf lorsqu’un ami, ou un membre de leur famille, leur souffle à l’oreille ce qui se passe à l’écran.
Frazier commence à travailler sur ce qu’il décrit comme un système de traduction orale qui va transformer un événement audiovisuel en un événement exclusivement auditif. L’audiodescription, qui sera connu dans le monde anglophone comme Audio Vision, sert à révéler l’apport d’informations des images dans une œuvre visuelle ou un événement en direct qui seraient autrement inaccessibles aux non-voyants. Lorsqu’il s’agit d’un film, la description rajoutée à la bande-son originale raconte essentiellement les personnages qui traversent le film, la spatialisation et la nature des lieux et les actions qui s’y déroulent.
Par manque de moyens, Frazier va devoir attendre 1988 et l’appui du nouveau Doyen de l’Université de San Francisco, August Coppola, qui va l’aider à réunir les fonds pour assurer la création de l’audiodescription d’un vrai long métrage. Ce sera Tucker 2, le nouveau film du frère du doyen, un certain Francis Ford Coppola. Cette première mondiale va permettre d’attirer 3 français à San Francisco pour se former au nouveau procédé – une enseignante et deux étudiants. Un an plus tard, en 1989, le résultat de cette interaction universitaire sera la sortie du premier film audiodécrit en français, Indiana Jones et la Dernière Croisade.
Depuis le 1er janvier 2020, tous les films agrées par le CNC en France doivent avoir une piste en audiodescription. En 2022, un total de 288 films obtiennent l’agrément du CNC, soit potentiellement de quoi faire vivre de nombreux descripteurs, narrateurs et réalisateurs.
Une minute de film ? Une heure de travail!
Fin février 2024 l’audiodescriptrice Dune Cherville était l’invitée de l’émission On aura tout vu, sur France Inter. Intégralité de l’émission est disponible en podcast ici .
Lauréate du Marius 2019 pour la VAD du film Pupille de Jeanne Herry, Cherville fait partie des professionnel.le.s reconnu.e.s de l’audiodescription qui travaillent en France aujourd’hui. 3 A l’occasion de la cérémonie des Marius 2024 4, l’interview a permis d’explorer quelques mythes et réalités de l’audiodescription.
DC – Souvent on me dit : « Toi, ton métier c’est de dire il ouvre la porte ou il ferme la porte. » Non, précisément, parce que ça s’entend ! En audiodescription on parle de ce qui se voit.
Mais parler de ce qui se voit n’est pas si simple. Pour chaque scène décrite, la description doit être taillée pour loger entre les dialogues en temps réel. Le fait de devoir rentrer dans un espace souvent réduit impose des choix. On ne peut pas tout décrire au risque de tuer le regard et le plaisir du film. Il faut savoir laisser les résonances.
DC – On passe notre temps à choisir.
Et faire des choix exige du temps. On estime qu’il faut environ une heure de travail pour faire la description d’une minute de film. Il ne s’agit pas de décrire les mouvements de caméra ni les prises de vue, mais bien de raconter ce qui se voit.
DC – On ne parle pas directement d’un mouvement de caméra parce que cela nous ferait sortir du film. L’image du film est construite comme un langage, donc le sujet du gros plan va devenir le sujet de la phrase.
C’est une vraie bataille en écriture pour se mettre à la place d’un déficient visuel.
DC – Souvent on ferme les yeux pour savoir ce qu’il va manquer.

L’auteur de l’audiodescription doit être capable de mettre en mots ce qui se passe à l’écran, tout en acceptant de travailler – et retravailler – son texte dans les moindres détails afin que le sens soit accessible en l’absence de l’image. Il faut avoir une plume – ou plutôt un clavier? – versatile pour réussir à écrire avec autant d’aisance et d’efficacité tout en disposant d’une palette d’expression très large. Selon la formule de Dune Cherville, le descripteur est une machine à synonymes. Enfin, il faut pouvoir s’adapter aux différents niveaux de langue conformes aux situations, allant des plus graves aux plus loufoques, qui sont mises en scène dans un film.
Mais il ne faut pas oublier l’aspect oral chez les auteurs de VAD. Il faut savoir choisir quoi décrire dans une image ou une scène, et le formuler clairement avec une économie suffisante de mots pour le caler dans le temps disponible lors de son articulation orale. Cela veut dire qu’il faut être capable de faire attention à la fois au contenu et à l’étendue des phrases – sans jamais perdre de vue que, en fin de compte, la description doit passer à l’oral.
Regardons ce va-et-vient entre l’écrit et l’oral un peu plus en détail.
Naviguer entre l’écrit et l’oral
Si la rédaction du texte est un parcours de combattant, l’écrit final doit fonctionner à l’oral pour que l’audiodescription parle réellement à l’auditeur.
DC – Le film part d’un scénario pour aller vers des images. Dans l’audiodescription, on part des images pour aller vers un texte. Mais ce n’est pas un texte qui est fait pour être lu ; c’est un texte qui est fait pour être entendu. Donc, pour le concevoir, on écrit et puis on se parle tout seul… On voit si notre texte fait image et résonne correctement à l’oral. Parce que des phrases qui semblent bien à l’écrit peuvent être assez laides à l’oral.
Une fois le texte prêt, il faut le tester et le faire vivre. Allons voir le travail d’un autre audiodescripteur et narrateur, Morgan Renault, lauréat du Marius 2018 pour la meilleure VAD avec sa description de Petit Paysan de Hubert Charuel.

Morgan Renault présente son métier pour la série Good Job de la chaine Konibi sur YouTube. Pour voir la séance de finalisation de son texte d’audiodescription entre l’écrit et l’oral avec une non-voyante, Marie-Pierre Warnault, co-lauréate du Marius 2018, qui travaille en tant que relectrice déficiente visuelle, il suffit de cliquez ici.
Le fait de faire valider la description envisagée auprès d’une auditrice qui n’a pas accès aux images permet de vérifier sa pertinence et son intelligibilité. Dans son travail avec Morgan Renault, on constate que Marie-Pierre Warnault intervient à la fois pour corriger et pour améliorer le texte d’audiodescription. Bien qu’elle n’ait pas vues directement les images, l’échange permet de valider et d’affiner l’accès au sens recherché par le descripteur voyant. C’est un moment de traduction qui illustre l’importance de la démarche collaborative de Morgan Renault.
MR – Une chose très importante pour que la qualité des audiodescriptions perdurent, c’est qu’on continue de faire intervenir les collaborateurs non-voyants dans le processus, car ce sont vraiment eux qui nous donnent notre crédibilité à nous, les auteurs. Il nous apprennent énormément. Ensuite, on passe en studio pour enregistrer la voix.
L’enregistrement de l’audiodescription finale
Retour d’Image est une association qui œuvre dans le domaine du cinéma et le handicap. Un document vidéo qui raconte l’enregistrement de l’audiodescription d’une scène du film Caprice d’Emmanuel Mouret en 2015 est mis à disposition par la chaîne de l’association sur la plateforme de Vimeo. Cet exemple montre le travail de précision dans l’oralisation du texte qui permet d’aboutir à une audiodescription réussie.
Dans l’extrait, on voit Laurent Mantel, l’auteur-réalisateur de l’audiodescription, qui partage la narration du film avec Isabelle Faria, comédienne. L’utilisation de deux voix plutôt qu’une seule est justifiée par Laurent Mantel comme étant l’expression à l’oral du montage du film. Le contraste créé par les deux voix est choisi pour exprimer les changements de scène ou d’ambiance présents à l’image dans la version originale. 5
Loin d’une simple lecture à voix haute d’un texte pré-rédigé, l’enregistrement de la description est un moment exigeant. D’ailleurs, Isabelle Faria explique qu’elle doit repenser sa manière de jouer pour ce type de performance.
IF – Par rapport à un travail de comédienne de théâtre ou de cinéma, on est dans quelque chose de très, très fin. On a un jeu, mais subtil, léger. Le jeu existe déjà par les acteurs du film, donc il ne faut pas rajouter du jeu là–dessus.
Les remarques d’Isabelle Faria nous ramènent à l’image du descripteur-traducteur proposée par Gregory Frazier citée plus haut. La voix de la comédienne est un outil de médiation entre l’image et l’auditeur non-voyant qui invite ce dernier à s’immerger pleinement dans le film.
IF – Il faut être capable de rentrer dans chaque personnage. Et, en même temps, on est parfois juste sur une vue d’ensemble du film – une description de paysage, une description plus générale d’une scène avec plusieurs personnages réunis. Donc on est dans le jeu et la finesse de chaque personnage et un peu en dehors. Sans jamais tomber dans le descriptif. Toujours de manière sensible.
Sensibilisation à l’audiodescription
Pour compléter ce tour d’horizon d’un univers qui mérite d’être mieux connu, tous les liens dans cet article sont conçus pour vous amener vers des sources d’informations supplémentaires. La sensibilisation à l’audiodescription est en route.
D’abord, dans les salles de cinéma. Là où l’audiodescription est disponible, il s’agit de séances exceptionnelles où le son diffusé est en audiodescription pour toute la salle ou sur casques distribués. Heureusement, à l’époque du téléphone portable tout terrain, il se développe peu à peu une banque d’audiodescriptions pouvant rendre toutes les séances d’un film accessibles par moyen d’une simple application et des écouteurs. Pour les films en français, l’application Greta fait référence depuis un certain temps. Il existe également Twavox que j’ai utilisé en salle de manière très simple avec mon téléphone en mode avion.
Des journées de sensibilisation à l’audiodescription s’organisent de temps à autre pour donner de la visibilité à cet ensemble d’outils destiné aux personnes qui vivent la déficience visuelle. En voici deux exemples en Occitanie, la région où j’habite.6
En avril 2022, la journée de rencontres à la Cinémathèque de Toulouse sous le titre La version audio décrite des films, une promesse de cinéma réunissait les professionnels et les usagers de l’UNADEV7 pour un atelier de découverte du dispositif, et une initiation à son cadre législatif ainsi que les aspects techniques et pratiques de sa mise en place.
En mai 2024, Occitanie Films, déjà partenaire de la journée à Toulouse 2 ans plus tôt, poursuit la promotion de l’audiodescription. Cette fois il s’agit d’un atelier d’initiation à l’audiodescription pour les collégiens en situation de handicap en classe ULIS8 a eu lieu au Collège Jean Lurçat à Saint-Céré dans le Lot autour du film Le Livre des Solutions de Michel Gondry.
Maryvonne Simoneau-Joërg, Avignon 2016
L’audiodescription est autour de nous. Partageons ses possibilités. Pour faire la synthèse des éléments de ce récit ainsi que les enjeux de l’audiodescription, je vous propose la TED Talk de Maryvonne Simoneau-Joërg, l’enseignante qui a reçu l’invitation d’aller à San Francisco de la part d’August Coppola en 1988.
Notes
- Office national d’information sur les enseignements et les professions ↩︎
- J’aurais bien aimé mettre ici un lien vers la bande-annonce de Tucker en audiodescription. Malheureusement, comme pour les autres films cités dans l’article, ce n’est pas possible. ↩︎
- Le chiffre de 20 audiodescripteurs pour la France interroge. Voir la source sur Wikipedia pour plus d’informations. ↩︎
- Le Regne Animal de Thomas Cailley a gagné le Marius 2024 pour la meilleure audiodescription écrite par Anouchka Nyssen et Catherine Weisslsinger-Gammel, puis réalisée sous la direction artistique de Christelle Brüll et narrée par Fabienne Loriaux. ↩︎
- L’application La Matinale du journal Le Monde propose des versions audio d’articles du jour où l’alternance entre voix masculine et féminine correspond aux différentes parties de l’article enregistré. L’alternance des voix correspond au montage de l’article. ↩︎
- Merci à Francis Fourcou, réalisateur, pour ces références. ↩︎
- Union Nationale des Aveugles et Déficients Visuels ↩︎
- ULIS = Unité localisée pour l’inclusion scolaire ↩︎
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4 commentaires
Catherine Labat
Merci Gerry pour ces informations concernant l’audio-description ; très intéressant ainsi que les vidéos en ligne.
Cela m’a rappelé, que j’ai donné des cours de danse (collectif) avec une élève adulte totalement aveugle (mais qui avait vu avant son accident) ;
les premiers cours, je me suis aperçue que je les avais donnés en fermant les yeux pour donner au mieux les indications du mouvement à faire !
Et pour les grands déplacements en ligne (diagonale), je me plaçais à l’opposé pour indiquer la direction par le son de ma voix.
Voilà, expérience différente, pour » voir avec les oreilles », mais que je voulais partager.
Gerry Kenny
Bonjour Catherine. La remarque de Dune Cherville sur le fait de fermer les yeux pour voir ce qui manque citée dans l’article m’avait vraiment interpellé. Merci pour ce point de vue d’enseignante. Tu décris la situation avec précision. De l’extérieur du métier on pense facilement qu’un.e professeur transmet un savoir. Mais le savoir nous occupe moins que la transmission. Comment transmettre, surtout face aux personnes malvoyantes? C’est justement le genre de piste qui sera explorée dans l’article à venir. On en reparlera.
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