C’est qui le chef?

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Un chef est quelqu’un qui a de l’influence ou du pouvoir sur nous, réel ou imaginé. Un chef peut nous inspirer le respect et la confiance, ou nous inspirer la peur et la méfiance. Un chef autoritaire qui donne des ordres absurdes au plus grand nombre peut être craint, mais il peut également se trouver la cible de moqueries secrètes à peine avouables sauf entre camarades de confiance.

Et ce qui commence comme de la moquerie peut devenir de la critique : le chef peut être vu comme abusif, puis incompétent, puis illégitime. Pourrait-on faire mieux à sa place ? Qui souhaiterait prendre la charge du pouvoir pour renverser le chef tyrannique? Malgré l’injustice et l’oppression du tyran, les humains préfèrent souvent la servitude volontaire.

Alors, c’est qui le chef? Voici une réponse possible. Il s’agit d’une fiction, bien sûr, et toute ressemblance avec des faits réels est purement fortuite.

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C’EST QUI LE CHEF?

Il était une fois, un Grand Chef, très autoritaire et très craint.
Le Grand Chef exigeait en permanence de son équipe une écoute attentive et une obéissance sans faille. Un jour, au réveil, il donna un ordre inattendu.

Qu’on m’apporte un livre! Aujourd’hui, je m’habille!

Tous furent pris de panique, car ce n’était pas évident de trouver un livre dans la chambre du Grand Chef. Et les hommes et les femmes sous ses ordres coururent dans tous les sens pour satisfaire à sa demande. Tous, sauf un qui, quant à lui, était resté avec un genou à terre à refaire son lacet de chaussure pour s’empêcher de rire aux éclats.

Le Grand Chef s’en aperçut et l’interrogea.

Toi, là, à genoux par terre. Tu trouves ça amusant?

L’individu en question réussit à se maîtriser, puis se remit debout car il savait qu’être interpelé par le Grand Chef n’arrivait qu’une fois dans la vie. Il s’éclaircit la gorge avant de répondre.

Mais non, Grand Chef, disait-il. C’est que … j’ai cru comprendre que vous demandiez un livre pour vous … pour vous habiller?! Il laissa échapper un tout petit rire, à peine audible, avant de se ressaisir.

Depuis son lit, un peu énervé, le Grand Chef parla d’une voix néanmoins posée.

J’ai cru entendre rire. Peut-être l’ai-je imaginé. Ou inventé. Petit, j’adorais inventer. Pendant un temps, je me voyais même une grande carrière d’inventeur. Mais j’ai pris un autre chemin, celui du chef. Il marqua une pause, puis regarda l’homme fixement. Et on ne rit pas du chef. On le suit. Un point, c’est tout. Alors, attention si tu ris de moi, parce tu sais ce qui t’attend.

L’employé opina du chef. Comme tout le monde, il savait très bien que rire du Grand Chef pouvait avoir des conséquences terribles et irréversibles.

Pour montrer son approbation à cette réponse, le Grand Chef prit une grande inspiration avant de poursuivre en posant une question aussi redoutée que célèbre.

Alors, dis-moi : c’est qui le chef?

Parlant d’une voix calme et posée, l’employé répondit sans hésitation.

La lecture d’un livre habille l’esprit du chef, notre guide. C’est vous le chef, O Grand Chef. C’est vous le chef.

Bien, dit le Grand Chef. Puis, en s’adressant, d’un coup, à l’ensemble des personnes à son service, il annonça : Qu’on m’apporte une fenêtre maintenant! Parce que j’ai très faim.

Les membres de l’entourage abandonnèrent subitement la recherche du livre pour exécuter l’ordre qui venait d’être donné, bien plus difficile. Car, s’il y avait davantage de fenêtres que de livres dans la chambre du Grand Chef, ce n’était pas évident imaginer en déplacer une. Mais c’était le souhait du Grand Chef, alors tous se mirent à courir dans tous les sens afin de satisfaire à sa demande. Tous, à l’exception de deux femmes qui, têtes baissées, se tortillaient sur place en se tenant par les épaules, tout en essayant d’étouffer l’envie de rire.

Le Grand Chef, qui avait l’œil vif, s’en aperçut.

Vous deux, là, disait-il, les deux têtes baissées. Vous trouvez quelque chose d’amusant?

Les deux camarades tentèrent de se ressaisir car, chose rare, c’était le Grand Chef qui s’adressait directement à elles. Elle savaient bien que cela n’arrivait qu’une fois dans la vie. L’une d’entre elles finit par trouver le courage de prendre la parole.

Bien sûr que non, Grand Chef. C’est juste que … Enfin, Grand Chef, j’ai cru comprendre que vous vouliez une … une fenêtre pour vous … pour vous nourrir!?

Et, suite à ces paroles, elle laissa échapper un petit rire, à peine perceptible.

Dans son lit le Grand Chef secoua la tête puis, un peu agacé, prit la parole d’une voix calme et patiente.

Il m’arrive de rire aussi, vous savez. Mais toujours de manière éclairée, en pleine lumière. Parce qu’on regarde là où je regarde, on suit là où je marche. Ne jamais laisser échapper le rire, toujours le libérer avec intention, voilà le chemin. Et quand on rit avec intention, on ne rit ni de tout, ni avec tout le monde. Alors, faites attention toutes les deux. Riez avec moi, mais ne riez jamais de moi. Parce que, si vous riez de moi, vous savez ce qui vous attend.

Les deux auditrices opinèrent du chef. Comme toute personne sensée, elles savaient très bien que rire du Grand Chef pouvait avoir des conséquences terribles et irréversibles.

Le Grand Chef approuva, puis ferma les yeux, comme pour se recueillir. Il laissa passer un silence interminable avant de les interroger avec la question tant redoutée.

Alors, je vous le demande : c’est qui le chef?

Elles se redressèrent d’un coup et répondirent, calmes et posées, d’une seule et même voix.

La fenêtre éclaire toujours le regard du chef qui nous montre le chemin. Elle l’éclaire et le nourrit. C’est vous le chef, O Grand Chef. C’est vous le chef.

Bien, dit le Grand Chef, avant de poursuivre d’un ton brusquement devenu martial, en s’adressant également à l’ensemble du personnel. Maintenant, faites couler mon bain, car j’ai très soif!

Sans hésiter, tous s’exécutèrent en ouvrant les robinets pour libérer l’eau du grand bain du Grand Chef qui se remplissait encore plus vite grâce aux larmes qui coulaient des joues de chaque membre de l’équipe penchée toute entière sur ce spectacle aquatique.

Et, du plaisir à venir, le Grand Chef lui-même en tremblait.

Le Roi Lion
Photo de Joseph Corl sur Unsplash

La Servitude Volontaire – une idée paradoxale mais et instructive

L’idée paradoxale de servitude volontaire apparaît pour la première fois dans le Discours de la servitude volontaire publié par Étienne de La Boétie en 1577. Aujourd’hui encore, la notion de servitude volontaire éclaire et nourrit notre regard sur nous-mêmes et notre vie en société.

La servitude, synonyme d’esclavage et de soumission, semble être en contradiction avec le terme volontaire, qui nous renvoie plutôt à la notion de choix délibéré et assumé. Qui, se demande La Boétie, pourrait choisir volontairement de vivre en servitude, d’autant plus que le tyran est tout seul et si facile à renverser ? Nous tous et toutes. Car, force est de constater qu’il est fréquent de nous trouver soumis au pouvoir d’un souverain, d’un commandant ou d’un chef – et ce, malgré la privation de liberté que cela nous impose et en dépit du fait nous soyons bien plus nombreux que l’individu qui pourtant reste au pouvoir.

Qu’est-ce qui protège le tyran ? Selon La Boétie, c’est le rôle de son entourage immédiat, souvent fait de quelques fidèles. Et ces personnes elles-mêmes partagent ces quelques avantages de leur proximité du pouvoir avec leurs propres entourages. Ainsi, les gouttes de pouvoir se diffusent dans la société, et les uns et les autres se sentent réconfortés dans la servitude dont le maintien devient volontaire :

C’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d’être serf ou d’être libre, abandonne sa liberté et prend le joug, et, pouvant vivre sous les bonnes lois et sous la protection des États, veut vivre sous l’iniquité, sous l’oppression et l’injustice, au seul plaisir du tyran. C’est le peuple qui consent à son mal ou plutôt le recherche.1

Le philosophe politique David Munnich nous rappelle que, selon les estimations différentes, La Boétie a rédigé ce texte entre l’age de 16 et 18 ans. Et c’est l’age de l’auteur qui a permis au texte d’être lu :

Le texte de la Boétie se diffuse d’abord “sous le manteau”, dans les cercles intellectuels, en étant qualifié d’exercice stylistique ou de “dissertation de jeune homme”, ce qui permet de le rendre inoffensif… et donc de le laisser circuler.2

Mais l’insolence de ce texte juvénile nous interroge encore. Le Grand Chef dans C’est qui le chef ? est la risée de ses serviteurs mais il garde le pouvoir. Être la risée de ses acolytes n’est pas dénuée de sens : le rire, acte libre et souvent incontrôlé, révèle le désir de liberté. Chez les marins qui naviguent à la voile et qui cherchent le vent, la risée des vagues indique l’arrivée du vent qui provoque quelques rides à la surface d’une eau calme. En mer, la risée peut surprendre mais, pour les marins qui cherchent le vent, elle annonce une bonne nouvelle et souvent impose un changement de cap et la promesse d’une allure retrouvée. Dans les eaux plus calmes de sa chambre, le Grand Chef tente de souffler le chaud et le froid pour faire trembler son monde, mais ce sont ces vents de la domination qui libèrent la risée. Combien de temps tiendra-t-il?

Sommes-nous assez grands pour raconter nos propres histoires?

Comme indiqué en introduction, C’est qui le chef? n’est qu’une fiction, un divertissement. Mais, involontairement, il fait écho à La Boétie. Selon David Munnich, plutôt que de s’empêcher de rire, la compréhension de l’existence du caractère volontaire de la servitude permettrait aux fidèles du Grand Chef d’y mettre fin :

Pour se libérer, finalement, nul besoin de se révolter. Il suffit de cesser d’agir puisqu’on est actif et qu’on se prive nous-mêmes de notre liberté. Pour redevenir libre, il suffit d’arrêter de se soumettre.3

La simplicité de cette conclusion en fait, presque, la chute d’une blague. Faut-il en rire ou en pleurer ? C’est tout le mystère au cœur de l’énigme des larmes qui s’ajoutent à l’eau qui remplit le bain du Grand Chef à la soif inextinguible.

L’avantage des histoires qui commence par Il était une fois est qu’elles peuvent être racontées bien plus qu’une fois. Et chaque séance d’écoute est une sorte de servitude volontaire de l’auditoire, et elle se répètent jusqu’au moment où nous sommes assez grands pour écrire et raconter nos propres histoires.

Pour aller plus loin

Pour continuer à explorer le Discours de la servitude volontaire, voici 3 liens au choix : une courte vidéo de présentation qui donne une lecture plus contemporaine au texte de La Boétie ; un article de commentaire faites de citations et d’analyses brèves des points-clés du Discours ; une évocation du contexte historique de sa rédaction dans lequel j’ai puisé pour certains éclairages de l’œuvre proposés dans ce post.

Sommes-nous encore capables de penser par nous-mêmes? Cette question me reviens sans cesse depuis longtemps. Dans A contre-courant : visages au cœur de la foule, je propose une réflexion sur le changement de cap individuel avec une autre fiction courte imaginée à partir d’une photo d’Alejandro Diez.

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Notes

  1. Discours de la Servitude Volontaire, citation de la revue democracy.org ↩︎
  2. Discours de la Servitude Volontaire de La Boétie, l’un des premiers réquisitoires contre le pouvoir absolu, citation de la présentation de l’émission de juillet 2022 par Radio France. ↩︎
  3. Présentation Radio France. ↩︎


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