Partenaire particulier
Elle tirait sa valise derrière elle, en pleine transpiration malgré le froid qu’il faisait.
– Détends-toi, se dit elle. Tu transpires comme une débutante. Laisse faire le tempo de chaque pas. Souviens-toi du cours. Le tango est une marche, rien d’autre.
Enfin arrivée à sa voiture, elle ouvrit le coffre et tenta d’y mettre la valise. Impossible. La chose semble être clouée au sol. Une deuxième tentative. Pas mieux. Comment faire ? Elle regarda autour d’elle. Personne dans les parages. Pas d’homme, en tout cas. Elle se ressaisit avec une grande respiration.
– Plus besoin d’homme. Prends l’énergie du sol.
Expiration. Elle hissa la valise dans le coffre. La chose fit un bruit sourd à l’atterrissage. Elle posa ses mains dessus quelques instants, comme pour écouter. Silence. Un sourire de satisfaction.
Elle monta en voiture et démarra aussitôt. Au volant, elle repensait à tout le mal qu’elle s’était donné pour fermer cette valise au départ. Pourtant, il l’avait bien dit :
– Il y a un geste et, sans le geste, pas de fermeture.
Elle n’avait pas laissé passer sa chance! Il avait à peine résisté. Pour une fois que la musique venant des haut-parleurs du magasin servait à quelque chose. C’était quoi le titre de ce morceau déjà? Elle luttait pour le prendre dans ses bras, tout en cherchant le titre. Puis, d’un coup, il avait cédé et clac ! Fermeture. Et le titre enfin : Una música brutal! Gotan Project, bien sûr.

Elle se souvenait de son rire inattendu. D’habitude, elle ne faisait rire personne. Mais lui, il s’est mis à rire, à se plier en deux, à faire son cinéma de vendeur. Et ce fut là, en le voyant plié ainsi, ne faisant plus que la moitié de sa taille, qu’elle eut compris ce qu’il fallait faire. Du petit doigt alors elle le poussa, et il partit en arrière. Les mâchoires de la valise ouverte firent le reste en croquant l’homme, son rire et sa grande surprise.
Quels mots avait-elle pu trouver pour faire plier un homme à ses désirs si facilement ?
Le vendeur présentait bien. En dehors de sa cravate jaune. Jaune citron. Un peu trop, mais ce fut le citron qui la fit tanguer.
– Bonjour, Madame. Je vous laisse regarder ?
Elle avait déjà tout vu. Il ressemblait à quelqu’un qu’elle avait vu passer sur la piste de bal. Il dansait bien. Un tango confortable et sensible. Est-ce qu’il l’avait au moins remarquée au cours de la soirée? Certainement pas. Sinon, il l’aurait reconnue là, dans le magasin. Elle n’était qu’une cliente de plus. Soit.
– Voyez-vous, Monsieur, cela fait quelques temps que je fais du tango sans partenaire attiré – euh, attitré.
– Vous dansez le tango? Quelle coïncidence! Il m’arrive d’esquisser quelques pas de temps en temps.
– Très bien. On se comprend, alors. Je ne peux plus partager. Je cherche un partenaire particulier. Il faut que l’autre m’appartienne, et que je sois à lui. Et pour le trouver, hélas, il faut voyager, j’en suis tout à fait consciente. Peut-être très loin d’ici… ou pas. En tout cas, j’ai besoin d’une valise.
Prenant une valise parmi la gamme en exposition, il entama sa démonstration. Clic ! Une belle ouverture et une suite de gestes propres, rythmés. Le balancement discret du regard, l’invitation, puis la fermeture. Clac ! Le geste. Ah oui, le geste, il l’avait. Et clic! L’ouverture une fois de plus, comme un jeu.
– Chacune de nos valises exige un geste précis et particulier … d’ouverture et … de fermeture. Cette attention portée aux détails fait toute la qualité de nos modèles. Et chaque valise jouit d’une mobilité facile et sans effort. J’ai forcément l’article qu’il vous faut. Si vous n’êtes pas trop regardant sur le prix.
Mais elle ne regardait que lui. Le prix de la valise était, plus que jamais, accessoire.
– Rappelez-moi. Ce serait pour quel usage ? Madame ?
Mais elle était déjà ailleurs. Elle n’aimait pas les grandes surfaces. Trop d’espace, trop de gâchis. Puis, un manque d’intimité, de volupté. Mais elle y trouvait plus de choix, indiscutablement. Il fallait une taille correcte, deux épaules bien larges, et le geste maîtrisé. Un costume bien coupé et, bien sûr, une touche de fantaisie – une cravate … jaune, par exemple ! Puis, son silence de rêverie au moment où elle partait ailleurs par la pensée avait fait rire cet homme à la cravate. Rire aux éclats, à se plier en deux. Et clac!

Son choix fait, elle se dirigea vers la caisse.
– Vous avez trouvez tout ce qu’il vous fallait, Madame ?
– Je crois bien. Tout est parfait.
– Vous avez un compte chez nous, Madame ?
– Non, je ne crois pas.
– On peut l’ouvrir aujourd’hui. C’est gratuit. Et vous aurez une extension de garantie automatique.
– Une autre fois.
– Bien. Vous réglez comment ? Carte ou espèces ?
– Par carte.
– Vous avez le sans contact ?
– Oui. Mais là, j’ai peut-être dépassé un peu mon autorisation..
L’appareil confirma le dépassement, mais le code régla l’affaire.
– Vous avez d’autres achats à faire ou vous l’emportez de suite, Madame ?
– Je l’emporte.
Arrivée chez elle, la voyageuse n’eut aucune difficulté à défaire l’œuvre. En ouvrant le coffre, puis le paquet, la valise libéra sa prise. L’homme était un peu froissé, certes, mais il ferait l’affaire.
Il bailla, se gratta, rajusta sa cravate, puis commença à fouiller dans toutes les poches de sa veste. Finalement, il en sortit un papier qu’il tendit vers elle. Un poème ? Une esquisse ? Son cœur battait de plus en plus fort.
– Votre reçu, Madame. Pour la garantie. J’ai cru entendre que vous n’aviez pas la carte de fidélité. Pensez à enregistrer votre valise en ligne.
A l’approche de ses doigts, elle sentit une chaleur passer entre eux. Le papier prit flamme. Il l’écrasa par terre comme un détail sans importance.

Ils entrèrent dans la maison où tous les meubles étaient déjà repoussés contre les murs, ouvrant le plancher en piste de danse.
Les paupières mi-closes, elle se mit devant son cavalier et, d’une voix sombre, entonna la question essentielle :
– Alors, vous êtes plutôt Tradi ou plutôt Néo ?
Il la regarda fixement avant de répondre.
– Chaque style exige un geste précis et particulier d’ouverture et de fermeture. L’attention portée aux détails, l’écoute de la musique, l’écoute de l’autre, voilà l’essentiel. Ainsi vécu, chaque style jouit d’une mobilité facile et sans effort.
Il allait devoir perdre ce ton de donneur de leçon avec elle. C’était le cas de trop d’hommes encore. Mais, derrière les grandes phrases, elle sentit la présence d’un danseur ouvert. Alors il fallait un tango novateur qui n’avait pas oublié la tradition. Elle balança les clés de la voiture dans le cendrier, et parla d’une voix ferme.
– Alexa ? Danzarin par l’orchestre d’Anibal Troilo.
– La version 1963?
– Oui, Alexa. Évidemment.
Un tango quasi-parfait de Julián Plaza. D’abord l’ouverture musicale avec des violons, la réponse du piano d’Osvaldo Berlingieri, puis le bandonéon d’Anibal Troilo. En même temps, l’ouverture des bras de l’homme et la femme. Un temps d’écoute mutuelle l’un et l’autre, et ils se mirent à danser doucement, sans se presser. Ainsi un nouveau couple est entré dans le tango.
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