Récit d’un changement de cap
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Voici le cinquième article dans la série Prendre plaisir à prendre la parole qui fait part de propositions d’activités pour la classe de langue déclenchées par des propos d’élèves sur leurs difficultés en prise de parole devant un auditoire. Je me suis toujours intéressé aux démarches pédagogiques qui invitaient les élèves à oser prendre la parole et apprendre à y prendre plaisir – surtout chez les élèves qui n’avaient pas forcément l’habitude de le faire. Mais que faire quand toute une classe semble tétanisée à l’idée de prendre la parole?
Une classe étrangement peu réactive en cours
Chez les enseignants dans toutes les disciplines, on entend parler de l’importance de la gestion de classe pour ne pas se laisser déborder par les élèves. J’ai fait la rencontre d’une classe qui ne me débordait pas du tout, une classe de 24 élèves, intelligents et en réussite, en année de terminale du lycée tous étrangement peu réactives. Prendre la parole semblait être tout sauf un plaisir pour eux.
Dès le début de l’année, j’étais frappé par le faible niveau de la participation orale. J’avais pourtant l’habitude de ce niveau de classe et de l’expérience avec les supports choisis, mais je me suis trouvé face à un mur de passivité. Les élèves qui étaient calmes au point d’être insaisissables, et ce qui aurait pu être un cours reposant est devenu une épreuve.
Tous les enseignants le savent, la réussite d’un cours n’est jamais garantie d’avance. Nous sommes des humains, nous travaillons avec de l’humain, et l’imprévu n’est jamais loin. Autant les réactions ou les questions inattendues venant de nos élèves peuvent améliorer et enrichir notre cours, autant l’absence de réaction ou d’intérêt de la part des élèves peut plomber un cours, et même le mettre en péril. La classe ne réagit pas, on a du mal à solliciter la parole, et on sent le cours tombé à plat. Lorsque cela m’est arrivé, j’ai vécu un grand moment de solitude.
Comment interpréter cette passivité des élèves?
Comment l’interpréter? Prenant appui sur mon expérience, je me suis interrogé. S’agissait-il du mutisme parfois choisi par des grands adolescents qui préfèrent observer plutôt que de participer? Ou plutôt d’une non-coopération de la part des élèves qui pouvait s’expliquer par une incapacité à répondre, ou par un simple refus de collaborer au cours que je proposais?

Photo de Matheus Farias sur Unsplash
Quand j’en ai parlé à d’autres enseignants qui connaissaient la classe, on m’a dit qu’ils étaient « gentils » et qu’il y avait « quelques très bons élèves. » Cela ne m’aidait pas vraiment. J’étais professeur de langue. Je ne cherchais pas à valoriser mes connaissances en m’adressant à la classe par un cours magistral, mais plutôt à impliquer toute la classe dans un cours collectif dynamique.
Les horaires de nos deux heures de cours hebdomadaires ne facilitaient pas les choses : l’une en fin de matinée le mercredi – en France, les élèves n’ont pas cours le mercredi après-midi – et l’autre en fin d’après midi le vendredi, juste avant le week-end. Est-ce que la non-réaction pouvait s’expliquer par la faim de fin de matinée juste avant la perspective d’un après-midi de libre le mercredi, et par la fatigue de la fin de la semaine le vendredi? En partie. Malheureusement, il était impossible de changer l’horaire!
J’ai toujours été un enseignant optimiste. Je ne voulais ni subir, ni faire subir aux élèves une heure de torture pendant mes cours. J’ai cherché des solutions et, pendant quelques temps, j’ai délibérément tenté différentes options. J’étais tour à tour le professeur sympathique, sérieux, sensible, sincère ou stricte. Je mettais en avant des supports de cours variés, actualisés, provocateurs de débat. Les semaines passant, j’ai commencé à mieux connaître les élèves, qui étaient effectivement gentils et intelligents mais … je m’ennuyais.
Et je n’avais pas l’habitude de m’ennuyer dans mes propres cours! Une décision s’est imposée à moi : au prochain cours, il fallait prendre l’initiative d’un échange avec les élèves à ce sujet.
Engager l’échange pour comprendre ce qui se passe
Dans la deuxième partie du cours suivant, j’ai donc fait exprès d’achever le travail prévu quelques minutes avant la fin de l’heure. Nous avions terminé un chapitre du programme, c’était le moment idéal pour se parler. Laissant de côté l’anglais, je me suis adressé à la classe en français, expliquant que je voulais prendre quelques minutes pour faire le point sur les cours d’anglais avec eux.
Les élèves ont commencé par dire qu’ils trouvaient les cours plutôt intéressants et même motivants – nous sommes à l’age des avis sur Google, ils savaient valoriser sans forcément dire toute la vérité. Ce n’était pas l’enthousiasme générale mais, comme souvent en classe de terminale, à l’exception des situations de conflit, notre discussion avait commencé de façon posée.

Photo de Sander Sammy sur Unsplash
Alors, j’ai demandé ensuite, pourquoi ce calme plat? Vous le sentez comme moi? J’ai attendu. L’éléphant dans la pièce s’étirait. Un élève a proposé : Je crois qu’on a peur de se tromper. Les mouvements de têtes et les visages de plusieurs élèves semblaient indiquer que d’autres étaient d’accord. J’ai voulu en savoir plus : Vous ne voulez pas faire vous tromper devant moi, ou devant vos camarades de classe? Difficile d’y répondre apparemment, mais quelqu’un a dit : Un peu des deux, Monsieur. En effet, ma question n’était pas terrible.
On marche sur les œufs dans ce genre de situation, mais il fallait garder le cap en restant sur l’idée de la peur de se tromper. Que faire? Que dire? Je me suis trompé moi-même par ce que j’ai dit ensuite : Nous sommes tous collaborateurs. Ce n’est pas mon cours seulement, mais notre œuvre collective. Votre participation est indispensable.
Pourquoi me suis-je trompé? C’était une erreur parce que j’ai fait une observation d’enseignant. Tout juste le genre d’observation à mettre sur un bulletin trimestriel quand on est à court d’idées : Doit participer davantage… Participation trop discrète… J’attends une participation plus active en classe... Une formule de prof.
C’était une erreur pour aune autre raison, parce qu’ils n’étaient ni dans le défi ni dans le déni par rapport à la participation. Peut-être que certains élèves dans la classe étaient tout simplement convaincus qu’il y avait quelque part toujours une seule bonne réponse – qu’il fallait trouver, que j’attendais – pouvoir participer et intervenir en classe. Mais pas toute la classe.
Pour espérer davantage de dialogue, j’ai corrigé mon approche. J’ai changé de tactique : Un cours de langue n’est pas vivant sans participation. Vous le savez. Je vous y invite à chaque cours mais … avec un succès, disons, modeste. Cette remarque a provoqué quelques rires. On se détendait. C’était une réaction au moins, et un début. Si vous avez peur de ne pas donner la bonne réponse, je vous vous rassure. La plupart du temps, quand je vous invite à réagir, il n’y a pas une seule réponse possible. Chaque classe est différente donc, pour que ça marche, je dois rester souple et réceptif. Si j’attends une information précise, je le dis. Dans le cas contraire, c’est un appel aux avis. Mais je ne peux pas faire de l’interaction tout seul!
J’ai laissé passer un temps. J’ai repris mon souffle : Exprimez-vous en toute confiance. Ici vous pouvez même – parfois – vous tromper. Et puis, j’ai rajouté en anglais: I want you to know that this is a safe place for you to speak.1 Quand j’ai formulé cette idée, certains élèves ont hoché la tête pour montrer leur accord. On avançait. Mais d’autres me regardaient encore avec les yeux dans le vague, ou bien comme des chats à qui ils avaient donné leurs langues.
Inviter les élèves à la danse des cerveaux
On dit que prendre la parole seul devant un auditoire en public, tout comme parler en dialogue avec un seul interlocuteur, c’est s’engager dans la danse des cerveaux2 : nos esprits se rencontrent et nous faisons un bout de chemin langagier ensemble. Cela s’appelle également le couplage cérébral ou la synchronisation des cerveaux.3 La recherche nous montre que « Les mêmes régions du cerveau s’activent chez les conteurs et les auditeurs qui entrent en résonance avec l’histoire. »4 C’est à dire que, quel que soit notre rôle dans une prise de parole – locuteur ou auditeur – nous activons tous les aires du cerveau liées à la perception des sons, à la compréhension des paroles et à la production des paroles.

Photo de Carlos Felipe Ramírez Mesa sur Unsplash
Mais dans la situation que suis en train d’écrire, mon invitation à la danse des cerveaux peinait à passer. D’où l’idée de provoquer cet échange avec la classe pour en savoir plus. Après avoir tenté de rassurer, je me suis demandé si la parole allait surgir.
Puis, d’un coup, une élève au fond de la classe a demandé la parole. Pour ma part, Monsieur – et je ne parle pas pour les autres, mais ce que je vais dire est vrai pour d’autres cours aussi, pas que les cours de langue – quand je ne dis rien, c’est parce que j’ai l’impression qu’on attend quelque chose de moi que je suis incapable de donner. J’ai remercié l’élève pour cette parole importante avant de poser la question incontournable : Et à ton avis, qu’est-ce qu’on attend de toi? L’élève a hésité avant de répondre, et puis, en haussant les épaules, comme s’il s’agissait d’une évidence, elle a dit : La réponse bien tournée, bien articulée, sans erreur … Cette remarque a reçu l’approbation de la majorité. On y était. J’ai pris la remarque comme prétexte. En fait, c’est la quête de a perfection. Le selfie qui n’a même pas besoin d’être retouché!
La relation entre prise de parole en cours et prise de vue par selfie est utile pour comprendre les réticences à prendre la parole en classe.5
J’ai regardé tout le monde avant de dire : Votre exigence de la perfection a des conséquences. Puisque l’imperfection est possible, il vaut mieux se taire. On va essayer de changer cette impression en vous donnant l’occasion d’oser un peu plus. Parce que communiquer, c’est inventer en permanence. On ne calcule pas toujours avant de nous exprimer dans la vie de tous les jours, parce qu’on n’a pas de place, ni d’espace pour le faire. Alors, on tient compte des paramètres de la situation. On fait de notre mieux. On n’exige pas toujours la perfection. Parfois, cela semble difficile d’inventer quelque chose qui exprime ce que nous pensons, ce que nous ressentons, ce qui nous interroge. Mais, finalement, ici, aujourd’hui, même si ça n’a pas été facile, nous avons réussi à nous parler. C’est un début. Au prochain cours, on change de chapitre du programme, et on va s’y mettre autrement. Merci pour votre … participation. On se retrouve au prochain cours.
J’ai fait comme si le cours était terminé. Je suis revenu derrière mon bureau et j’ai commencé à ranger mes affaires. Mais les élèves n’avaient pas bougé. Ils étaient en plein danse des cerveaux. Un élève au premier rang a levé la main : Monsieur, on fait quoi la prochaine fois? L’attente des élèves, restés tous à leurs places, et maintenant cette question, témoignaient de l’importance de notre conversation. La question était tellement bonne que, même si je n’avais pas encore toute la réponse, il fallait que je trouve quelque chose. Après tout, communiquer, c’est inventer. J’ai laissé passer un temps. J’ai repris mon souffle et j’ai dit : Laissez moi un peu de temps pour mettre mes idées au point. Mais enfin, une chose est sûre. On va faire de l’oral. Et vous allez aimer. Et j’ai hâte d’y être!
Communiquer, c’est inventer? Allons-y!
Communiquer, c’est inventer. Il nous arrive de prendre la parole avec plaisir dans la vie de tous les jours sans y réfléchir. Nous arrivons à intéresser les autres quand les autres nous intéressent, et cette conversation m’avait drôlement intéressé. Je suis parti de ce cours avec l’objectif général de chercher à libérer la parole de cette classe qui semblait penser, pour l’instant, que si on avait peur de parler qu’il valait mieux se taire.
J’avais récolté deux idées importantes : la peur de se tromper à l’oral et l’impression que l’auditoire attend quelque chose que le locuteur est incapable de donner. Je savais qu’il fallait y prendre appui introduire davantage de moments d’invention dans le cours en focalisant l’attention sur la question : Comment produire un discours en adéquation avec les attentes d’un auditoire?
Dans mon prochain article dans la sérié Prendre plaisir à prendre la parole je vais raconter ce qui s’est passe ensuite. Son titre ? Communiquer, c’est inventer – parce que, pour vaincre la peur de parler, il fallait absolument inventer une façon de communiquer qui ressemblait aux élèves en présence.
Notes
- Traduction possible : Souvenez-vous que vous êtes ici dans un espace sûr. Mais justement, le terme anglo-saxon de safe place, assez répandu en français de nos jours, mérite plus qu’une simple traduction. Un élève qui s’exprime en cours doit sentir que sa parole sera entendue et respectée par son auditoire. Une émission de Radio France de 2022 explore l’origine, le concept et la fonction de safe place. Pour lire le résumé de l’émission et écouter le podcast, cliquez ici. ↩︎
- L’expression est de Jean-Luc Schwartz, spécialiste de la parole, dans D’où nous vient la parole?, Le Pommier, 2008. ↩︎
- Ce phénomène expliqué pour la première fois par l’équipe de Uri Hasson à l’Université de Princeton. ↩︎
- Citation venant de l’émission L’illusion de la fin de l’histoire dans la série Sur les épaules de Darwin, 23 février 2013, présentée par Jean-Claude Ameisen sur France Inter. ↩︎
- Voir Accepter sa voix somme un audio-selfie. ↩︎
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