Une dramaturgie parfaite

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Ce samedi 4 juillet à 23.00, la France joue en huitième de finale de la Coupe du Monde 2026 contre le Paraguay après une série de victoires impressionnantes de maîtrise et de créativité. Ce n’est pas la première fois que les deux équipes s’affrontent en phases éliminatoires. Cela s’est déjà produit il y a 28 ans lors des huitièmes de finale de la Coupe du Monde 1998les Bleus furent champions du monde pour la première fois. Je me souviens encore du but de la victoire.

A Paris pour la Coupe du Monde

De mi-juin à début juillet 1998, dans ma fonction de professeur d’anglais, j’étais convoqué en tant que membre du jury du CAPES d’anglais à Versailles. Pas loin du château mais dans un lycée normal. Le jury travaillait 7 jours sur 7, de 7.30 pour la présentations des sujets du jour jusqu’à 18.30 et la fin des interrogations, dans un monde fait d’examens et d’évaluation d’analyses universitaires et de projets pédagogiques. C’était un travail qui engageait beaucoup d’énergie – autant physique que mentale – parce qu’il fallait partir tous les matins vers 6.30 pour rentrer le soir vers 19.30. D’autant plus que, pendant ce temps-là, le reste du monde, et surtout la France, pays organisateur, vibrait aux matchs de la Coupe du Monde de football.

Heureusement, j’étais hébergé pendant toute cette période chez mon ami Richard Cooper, qui habitait rue de Charenton à Paris. En tant qu’Américain, il m’avouait que ses connaissances du soccer étaient plutôt limitées. Cependant, le bar en face de son immeuble était ouvert tous les soirs de match. Rick voulait s’initier en tant que spectateur de foot, au moins pour suivre les matchs de l’équipe de France, donc le programme des soirées tournait autour du ballon rond.

J’ai oublié le nom du café où nous allions. C’était vraiment un petit établissement de quartier avec peu de place à l’intérieur – quelques tables, un côté usé qui témoignait du passage du temps typique de tant de cafés avant la révolution des rénovations et l’arrivée des baristas. Personne n’aurait demandé de cappuccinos à l’époque, mais l’établissement disposait d’un poste de télévision et servait de la Jupiler à la pression. C’était le minimum pour une Coupe du Monde de football.

En 1998, avec une compétition en France et une équipe en forme, la victoire semblait possible. La France était dans le Groupe C avec l’Afrique du Sud, l’Arabie Saoudite et le Danemark. J’avais vu le 3-0 de France-Afrique du Sud chez moi avant de monter à Paris pour le CAPES, et je me souviens de la rencontre avec l’Arabie Saoudite pour la victoire 4-0 de la France avec Rick dans son bistrot local en sirotant de la Jupiler avec un mélange d’enthousiasme et de modération. Je n’ai pas vu le troisième match de groupe des Français – une victoire 2-1 contre le Danemark – qui a eu lieu à 16.00 pendant les travaux du jury de CAPES.

Un France-Paraguay haletant

Par la suite, la France devait jouer contre le Paraguay pour le match éliminatoire des huitièmes le dimanche 28 juin 1998 à 17.30. A priori, tout le monde pouvait voir ce match. Tout le monde sauf les jurés du CAPES qui, selon les obligations des concours de recrutement de la fonction publique, ne pouvaient pas s’arrêter de travailler avant la fin de la totalité des épreuves. Vous l’avez compris, ce dimanche-là n’était pas un jour férié en ce qui me concernait.

Comme j’avais des horaires très stables, je quittais le jury à 18.30 pour rentrer rue de Charenton vers 19.30, descendant du métro comme d’habitude à la station Ledru-Rollin sur la ligne 8. Le trajet de retour de Versailles vers Paris était très calme. Peu de gens dans les transports. Pas de téléphones portables à l’époque, donc pas question de suivre le match ailleurs que devant sa télé ou son poste de radio.

Le but de Laurent Blanc – Getty Images

Le match France-Paraguay ayant commencé à 17.30, j’imaginais arriver pour apprendre le résultat. Mais, en sortant de la station Ledru-Rollin, il y avait un silence étrange dans le quartier. On était dimanche mais, quand même, un calme quasi total. Jusqu’au moment où je suis arrivé – par l’escalier ou par l’escalator? – au niveau du trottoir sur l’avenue Ledru Rollin. Et là, précisément à ce moment-là, comme dans un instant scénarisé, le quartier tout entier a crié de joie. Un bruit phénoménal.

Cartable à la main, je suis passé à côté d’un café bondé avec les portes ouvertes où tout le monde sautait de joie. Certaines personnes sont sorties sur le trottoir, visiblement soulagées, libérées d’une tension encore palpable.

J’ai abordé un groupe :

Alors , c’est quoi le résultat?

1-0! On a gagné! La France a gagné! C’était incroyable!

Génial! Qui a marqué le but?

Ils ne savaient pas. Quelqu’un a demandé à son copain qui était encore à l’intérieur. Puis, il est ressorti avec l’information.

Blanc! Laurent Blanc. Un but en or à la 114ème minute.

Cela voulait dire qu’ils avaient marqué à la 24ème minute des prolongations! Après les victoires larges de la phase des groupes, les Bleus avaient gagné de justesse 1-0 contre le Paraguay. Par la suite en battant l’Italie, la Croatie et puis le Brésil en finale, ils allaient remporter la Coupe.1 C’était magique.

Comme Laurent Blanc, travaillant même le dimanche

J’ai manqué le match contre le Paraguay, certes. Mais Laurent Blanc, qui n’avait pas l’habitude de marquer les buts, avait marqué in extremis. Et la dramaturgie partagée à mon arrivée m’avait comblé. Comme Laurent Blanc, en bon fonctionnaire de la République, travaillant même le dimanche, j’y avait participé à ma manière.

En 2026, pour la première édition de la Coupe du Monde au Canada, au Mexique et au pays natal de mon ami Rick Cooper, la France a eu un parcours remarquable avec des victoires larges et des buts nombreux. Pourvu que cela continue samedi!

Allez les Bleus!

  1. Voir le parcours complet de l’équipe de France en 1998 ICI ↩︎

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