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Conte-moi, Muse, l’homme aux mille tours qui erra longtemps sans répit après avoir pillé la citadelle sacrée de Troie. Il vit des milliers d’hommes, visita leurs cités et connut leur esprit. Il endura mille souffrances sur la mer en luttant pour sa survie et le retour de ses compagnons. Mais il ne put en sauver un seul, malgré tout son désir :  ils ne durent leur mort qu’à leur propre aveuglement, ces fous qui mangèrent les vaches du Soleil Hypérion ; et le dieu les priva du jour de leur retour. A nous aussi, déesse, fille de Zeus, conte-nous son histoire, en commençant où tu le souhaites.

L’invocation de la Muse, Chant I, L’Odyssée d’Homère, traduction d’Hélène Tronc, Éditions Gallimard, 2004.

Un lien resté intacte entre nous et Ulysse

Certaines histoires nous marquent durablement dès notre jeunesse, d’autres attendent patiemment notre maturité pour être découvertes. L’indémodable L’Odyssée figure dans les deux catégories et, à bien des égards, raconte bien plus que son propre histoire, puisque l’œuvre est reconnue comme étant une véritable matrice de la narration qui continue d’inspirer des œuvres dans de multiples domaines aussi divers que la littérature, la peinture, la sculpture, le cinéma, la bande dessinée et les jeux-vidéo.

Parmi ces différentes appropriations de l’Odyssée, il y a de nombreuses traductions.1 En effet, dès les premiers vers, chacune de ces traductions nous offre un éclairage différent sur le personnage central d’Ulysse.

Dans L’invocation de la Muse citée plus haut, Ulysse est l’homme aux mille tours.2 Pour ce même passage, un autre traducteur va développer la même idée par la proposition double de l’homme aux détours, l’homme aux ruses,3 tandis que d’autres encore vont choisir la simplicité du mot seul, comme cet homme subtil4 pour l’un, et l’Inventif 5 pour un autre.

Une traduction récente et influente en anglais présente Ulysse comme a complicated man.6 Pour rendre cette traduction en français, selon les contextes, nous disposons de compliqué, complexe ou difficile. Et il est vrai que, de nos jours, lorsqu’une explication ou une envie d’expliquer nous échappent, c’est souvent le mot compliqué qui nous vient à l’esprit – un mot qui raconte sans tout expliquer, un mot qui est à la fois subtil, inventif et rusé, un mot aux mille tours, et une preuve que le lien entre nous et le héros d’Homère reste intacte.

Auditeurs, lecteurs et spectateurs d’Homère

Bienvenue dans un nouveau post dans Affaires Étrangères, la section du blog qui pose un regard sur notre expérience de l’étranger, et son influence sur notre rapport au monde. Cette fois, la source de réflexion est venue de la sortie en juillet d’une nouvelle adaptation cinématographique de L’Odyssée, signée Christopher Nolan, qui réactive dans notre imaginaire ce récit fait de voyages à l’étranger, d’aventures étranges et d’identités multiples.

Cette nouvelle adaptation, avec Matt Damon dans le rôle d’Ulysse et qui dure presque 3 heures, a soulevé quelques interrogations. Est-ce trop court ou bien trop long? Est-ce une bonne idée d’avoir pris des libertés avec l’ordre et l’agencement des épisodes? Est-ce que certaines perspectives et d’autres relectures modernes ne prennent pas trop de place? Est-ce qu’un cinéaste créatif doit rester fidèle à Homère?

Il y a une limite à ce qu’il est possible de mettre dans une adaptation à l’écran d’un contenu aussi vaste. Le film de Nolan est dense, bien sûr, mais, en dehors de quelques moments fracassants de la bande-son, le film ne traîne pas et tient en haleine. Et avec une telle richesse d’épisodes animés par autant de personnages célèbres – le Cyclope Polyphème et son œil singulier, Éole est ses vents contraires, la magie de Circé, le chant des Sirènes, les fleurs de l’oubli de Calypso et bien d’autres – comment résister à une histoire pareille? Devant le film de Christopher Nolan, nous sommes à la fois lecteurs, auditeurs et spectateurs d’Homère.

Le plaisir de la redécouverte

D’où vient ce plaisir de la redécouverte d’une histoire si connue? Il vient certainement de l’anticipation qui prend sa source dans notre connaissance des éléments à venir qui, à son tour, nourrit notre mémoire prospective. Différente de notre mémoire du passé, cette mémoire du futur nous rappelle ce qui est à venir. Il s’agit d’une faculté ancienne, essentielle à la tradition orale qui met l’anticipation et reconnaissance au cœur des récits qu’elle transmet.

Cette tradition orale a une mission de transmission bien plus vaste : La tradition orale représente, en réalité, bien plus que la simple parole. Elle est le reflet d’une culture vivante, avec ses pratiques et expressions. Elle peut être liée à l’action du parler mais continue à vivre sous l’écrit, comme c’est le cas pour les contes européens. La tradition orale modélise la mémoire collective, la transmission de connaissances et de principes culturels.7

Les conteurs de la tradition orale ne sont pas gênés par le fait que l’auditoire connaisse déjà l’histoire qui va être racontée : Transmises de bouche à oreille, les traditions et expressions orales connaissent souvent d’importantes variations. Les histoires sont une combinaison – variable selon le genre, le contexte et l’artiste – d’imitation, d’improvisation et de création. 8 L’invocation de la Muse dans L’Odyssée citée en introduction dévoile beaucoup d’ingrédients dans l’histoire à venir, mais elle est destinée à un auditoire qui ne se demande pas ce qui va se passer, mais plutôt comment le conteur va mettre les éléments déjà connus en paroles.

Si la véritable identité d’Homère reste un mystère, son texte nous renvoie vers une tradition orale où le conteur était l’aède, lechanteur qui composait et jouait ses propres œuvres. Ainsi chaque performance devenait un chant des possibles. L’aède reprenait des histoires puisées dans la mémoire collective qu’il articulait dans un mélange de vers mémorisés ou de sa composition et d’éléments improvisés venus dans l’acte de raconter. De façon similaire, dans son film, Nolan nous invite à prêter l’œil et l’oreille à une adaptation qui est faite d’imitation, d’improvisation et de création.

Le retour du voyageur

Pourquoi cette publication dans la section Affaires Étrangères? Parce que Ulysse est un voyageur, et voyager fait évoluer notre perception de nous-mêmes.

Indefinitely Multiple? – Photo by Eric Prouzet from Unsplash

Au départ du voyage, nous sommes bien des natifs de notre pays, mais au retour nous avons changé. La capacité nouvelle qui nous permettait de nous fondre dans un paysage où nous étions autrement trop faciles à voir – nous fondre si bien parfois que nous sommes devenus invisibles à l’étranger – peut nous rendre méconnaissables aux yeux de celles et ceux que nous avions connus avant de partir, y compris de vieux amis et des membres de notre propre famille. A l’extrême, ce cap d’invisibilité peut compliquer et colorer notre identité habituelle de façon si marquée que, pour les autres, nous ne ressemblions plus à nous-mêmes. Oui, des retours de voyage donnent parfois des histoires compliquées.

Rien de nouveau là-dedans, évidemment. Ce phénomène est encore plus ancien que Homère, mais ce dernier l’utilise habilement pour nous raconter le retour au pays d’Ulysse, Roi d’Ithaque, après 20 ans d’absence. La nouvelle du retour sain et sauf d’Ulysse est attendue avec impatience par Pénélope, sa femme, Télémaque, son fils, ainsi que le groupes d’hommes et de femmes qui lui sont restés fidèles. Mais la preuve de sa mort est tout aussi attendue par les prétendants qui rôdent autour de Pénélope et qui rêvent d’accéder au trône d’Ithaque.

Avec l’aide d’Athéna, déesse de la sagesse et la stratégie, Ulysse se présente déguisé en mendiant, en homme sans importance. C’est le genre de ruse qu’il apprise lors de ses années d’aventures. Ce déguisement va permettre à Ulysse de rester caché pour bien observer et évaluer la situation avant de surgir, le moment venu, pour se venger et se révéler, non pas comme le roi qu’il fut autrefois, mais comme l’homme aux mille tours, le subtil, l’inventif, l’être complexe qu’il est devenu.

Homère est un maitre narrateur bien servi par Nolan dans son film. Si vous ne l’avez pas encore vu, laissez vous tenter. Et si vous n’avez pas encore lu Homère, n’attendez plus.

L’indéfiniment multiple

Ce rappel du parcours d’Ulysse, provoqué par le fait d’avoir vu le film de Nolan, m’a incité à ressortir mon exemplaire de The Odyssey dans la traduction anglaise de référence de E.V. Rieu par laquelle j’ai découvert l’épopée pour la première fois.

Source – Frost Books

Ce livre, je l’ai ouvert de multiples fois, non seulement pour lire ou relire certains épisodes, mais pour le feuilleter comme on revisite un paysage familier en images ou en mémoire pour respirer l’air d’un monde intemporel.

C’est là que j’ai trouvé, oubliée et insérée entre les pages, une pochette de papier sulfurisé avec des photos d’identité à l’intérieur. Inscrites sur la pochette, au stylo bille, je voyais une série d’inscriptions sur lesquelles je ne m’étais jamais attardé auparavant. Je connaissais la pochette car c’est moi qui l’avais rangée ici : je trouve que les livres protègent bien les secrets.

Dans une écriture ferme et appuyée sur ce papier sulfurisé je déchiffrais des mots à commencer par B1-2, que je prenais pour une sorte d’identifiant. En dessous, se trouvait la date du 17 / Nov / 1967 qui était écrit – mais pourquoi je relevais ce détail maintenant? – sans la barre médiane sur les deux 7 à l’anglo-saxonne. Ces deux éléments étaient suivis du numéro N° 109528 et, pour finir, par les mots indefinitely multiple. Cette dernière formule, que je traduisais spontanément par indéfiniment multiple, m’a tout de suite frappé parce qu’elle me renvoyait avec un clin d’œil complice vers deux choses : les photos d’identité multiples qui se trouvaient dans la pochette; l’homme aux mille tours d’Homère.

La pochette en papier sulfurisé

Quelques recherches rapides ont permis d’identifier le sens de B1-2 et de l’expression indefinitely multiple. En effet, jusqu’en 1994, les voyageurs réguliers vers les États-Unis pouvaient accélérer leurs demandes de visa en obtenant un visa permanent valable jusqu’à l’expiration de leur passeport. Ainsi, le renouvellement se faisait tous les 10 ans au moment de l’édition du nouveau passeport.

A cette époque, le visa en question était valable indéfiniment, selon la formule officielle de valid indefinitely, pour des demandes multiples qualifiées de multiple applications par l’administration. Ce visa donnait accès aux États-Unis pour des séjours temporaires qu’ils soient professionnels (B1) soit de loisirs (B2). Ainsi, ces photos d’identité devaient correspondre à un dossier de demande de visa permanent pour entrer aux États-Unis. La date du 17 novembre 1967 pourrait indiquer la date de la demande ou la date d’expiration pour le passeport N° 109528.9

Que dire de la formule indefinitely multiple? Que ma première lecture était erronée, et qu’il ne s’agissait pas d’une seule expression en deux mots, mais bien de deux mots clés séparés venant de deux formules administratives différentes. Mais avant de ranger cette pochette et de refermer L’Odyssée, je ne voulais pas abandonner l’indéfiniment multiple parce que j’avais compris qu’il pouvait s’agir d’une nouvelle traduction du terme choisi par Homère pour qualifiait le voyageur qui retourne vers son île après une longue absence : l’homme indéfiniment multiple issu d’une histoire, elle-même créée par une tradition orale pour ensuite être adaptée sous formes indéfiniment multiples.

J’ai reconnu l’écriture sur la pochette, tout comme le visage sur les photos. Comme tous les pères, le nôtre était complexe, mais il pouvait parfois être compliqué aussi. Un trait nouveau, non seulement le concernant, mais concernant également nous tous et toutes, émerge ici. Grâce à cette pochette confiée à la protection d’un livre, avec l’aide d’Homère, du film de Christopher Nolan et peut-être un coup de coude de la part James Joyce et son épopée gréco-irlandaise jamais très loin, on peut affirmer que toute histoire, comme toute traduction, tout voyageur et tout individu, aussi singuliers qu’ils soient, restent et resteront indéfiniment multiples.

C’est en refermant la pochette de papier sulfurisé avec les photos dans les pages du livre, puis posant le livre sur l’étagère au milieu des autres où tout semblait être enfin à sa place, qu’une voix m’est venue. Elle a chanté ceci :

A nous aussi, déesse, fille de Zeus, conte-nous son histoire, en commençant où tu le souhaites.

Désormais, c’est chose faite.

NOTES

  1. Le Guichet du Savoir propose une sélection commentée des traductions françaises de L’Odyssée les plus célèbres. ↩︎
  2. Cette formule est proposée pour la première fois par Victor Bérard en1924 a plu à d’autres traducteurs. Elle est reprise par Hélène Tronc en 2004 et par Philippe Brunet en 2022 ↩︎
  3. Traduction d’Emmanuel Lascoux de 2021. ↩︎
  4. Cette proposition souvent reprise vient de la traduction de Leconte de Lisle datant de1867. ↩︎
  5. L’idée de l’inventif vient de la traduction en vers de Philippe Jaccottet publiée pour la première fois en 1955. ↩︎
  6. Cette trouvaille vient de la traduction anglais d’Emily Wilson, 2017. Il s’agit de la première traduction de l’œuvre en langue anglaise par une femme qui se revendique féministe. En avril 2022, la revue La Interna Del Traductor publie une discussion très intéressante à propos de la traduction de Wilson. ↩︎
  7. Source : Traditions et expressions orales, UNESCO. ↩︎
  8. Source : Les traditions orales européennes, Encyclopédie Hist Europa, Université de Saint-Étienne Jean Monnet. ↩︎
  9. D’autres informations sur le B-Visa pour les voyageurs aux États-Unis se trouvent sur cette page Wikipédia en anglais. ↩︎

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